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Malgré sa défaite imminente en Syrie, Daesh ne va pas disparaître pour autant

"A bas Daesh" écrit en arabe sur une route d'Irak.

"A bas Daesh" écrit en arabe sur une route d'Irak. - Safin Hamed/ AFP

Ce qu'il reste de Daesh, qui il y a peu encore s'était taillé un "califat" assis sur un territoire à cheval sur la Syrie et l'Irak, est aujourd'hui replié dans une minuscule bande de terre de l'extrême est syrien. Ses cadres, comme Fabien Clain, sont tués les uns après les autres. L'organisation est même déchirée par des querelles intestines de plus en plus violentes. Pourtant, la milice jihadiste n'a probablement pas fini de faire parler d'elle dans les années à venir.

C'est au moins une "voix" que, vraisemblablement, nous n'entendrons plus. Il apparaît que Fabien Clain, connu notamment pour avoir enregistré le message de revendication des attentats du 13 novembre 2015 à Paris pour le compte de Daesh, a été tué consécutivement à une frappe d'un drone de la coalition. La coalition internationale a procédé à ce bombardement ciblé après que, mercredi, Fabien Clain et son frère Jean-Michel Clain, pour sa part grièvement blessé, ont été vus entrant tous deux dans une maison. Si la mort de Fabien Clain n'est pas encore confirmée, elle s'inscrit dans un vaste mouvement qui a emporté la vie de très nombreux cadres de l'organisation terroriste ces dernières années.

Frappes externes, éliminations internes 

On se souvient entre autres, et dans des circonstances similaires, de l'élimination d'Abou Mohamed al-Adnani à la fin du mois d'août 2016, longtemps le responsable emblématique des attentats à l'étranger, ou encore de la mort en 2017 de Turki al-Binali, un temps en charge de la résolution des questions jihadistes pour le "califat" autoproclamé. Et la liste est longue. Mais, depuis quelques mois, elle trouve des prolongements inattendus. En effet, la somme des dirigeants de Daesh ayant trouvé la mort s'allonge parfois sans que ni la coalition internationale emmenée par les Etats-Unis, ni les forces kurdes ou syriennes qui portent le combat au sol n'y soient pour rien.

Avec les difficultés croissantes d'une guerre à découvert, qui a éclaté il y a à présent près de cinq ans, après que Daesh, jusqu'ici plus habitué à la clandestinité, a foudroyé l'Irak d'une offensive-éclair et a prétendu s'ériger en "califat", l'organisation s'est en effet enfoncée de plus en plus profondément dans les dissensions. Et les querelles idéologiques internes de ces derniers mois ont conduit à des exécutions de certaines figures éminentes en son sein. La purge du théologien Abou Yacub al-Maqdisi et de quatre autres de ses confrères, rapportée ici par le site spécialisé Jihadica, en novembre 2018, l'illustre.

Une guerre idéologique déchire Daesh en son sein 

L'exécution par Daesh de ces personnages qui comptèrent un moment au nombre de ses maîtres à penser est l'une des dernières conséquences de l'opposition de plus en plus venimeuse entre un courant qui revendique une approche plus prudente de l'application du takfir, l'excommunication musulmane, et un courant, plus extrémiste encore, désirant son extension. Ce dernier, qui semble avoir eu le vent en poupe et avoir obtenu la mort de ces cinq théologiens, s'appuie sur les éléments les plus déterminés de Daesh: ses services de sécurité, sa cellule de propagande. 

Ces clans antagonistes ont chacun revendiqué l'arbitrage de leur "calife", Abou Bakr al-Baghdadi. Le problème, c'est que lui-même, n'est pas franchement en excellente posture. Diminué physiquement par des années de traque, et blessé par une frappe aérienne il y a quelques années, il est désormais contesté. Selon un article du Guardian il y a quelques jours, il a ainsi échappé de peu, en janvier, à une tentative de coup d'état menée par des soldats étrangers (c'est-à-dire venus d'ailleurs que de Syrie ou d'Irak) alors qu'il résidait dans la minuscule bande de terre syrienne, limitrophe de l'Irak. Le 10 janvier dernier, près de la localité d'Hajin, le chef de ses gardes du corps l'a ainsi évacué de justesse en direction du désert, d'après ces informations, à l'issue d'une fusillade avec ces putschistes. La tête du leader de la conspiration, désigné comme étant Abou Muath al Jazairi, a même été mise à prix.

Un territoire réduit à sa portion congrue 

Même en fuyant le renversement et la mort, il semble ne rester que peu d'options à Abou Bakr al-Baghdadi comme à ses lieutenants. Car, à l'heure où leurs derniers partisans vident une dernière fois leur chargeur dans les 700 m2 de Baghouz, dorénavant la seule enclave de Syrie où flotte encore l'étendard noir, l'espace où ils peuvent donner à la terreur force de loi se dissout. L'époque où Daesh affirmait son autorité dans de vastes régions, allant du nord syrien aux abords de Bagdad, en passant par Mossoul, recule dans les mémoires. La chute de l'ultime bastion de Daesh dans ces territoires est espérée, attendue dans un avenir proche. 

Ce panorama dessine apparemment le crépuscule des fanatiques de l' ad-dawla al-islāmiyya (nom arabe complet, transposé dans notre alphabet, de Daesh). On en est pourtant loin. Tout d'abord, comme Margaux Chouraqui, qui a écrit La mythologie Daech, l'a noté sur notre plateau ce vendredi matin, la présence de Daesh dans les esprits est appelé à durer:

"C’est la première organisation jihadiste à avoir atteint son but: la restauration du 'Califat' en plus sur un territoire mythique qui est celui de l’Irak et de la Syrie. Et ça restera dans les esprits malgré le recul territorial. En plus, ils ont constitué à travers des vidéos, des revues, un corpus idéologique très structuré qui continue à alimenter les différentes sphères jihadistes."

Réalités contrastées 

Même sur le seul plan territorial, les réalités sont diverses. Daesh devrait perdre définitivement pied sous peu en Syrie. Mais dans l'Irak voisin, l'organisation tressaute encore. Pire, elle paraît se ranimer. Rita Katz, qui préside l'organisation américaine Site qui analyse de près les phénomènes terroristes mondiaux, et plus particulièrement le jihadisme, a publié sur Twitter une carte démontrant le pouvoir de nuisance des héritiers d'al-Zarqaoui, et détaillant les attentats conduits sur ces contrées en janvier dernier.

Somme des effectifs d'une multinationale terroriste

De surcroît, Daesh dispose d'autres zones de repli d'où il peut espérer d'une part survivre et de l'autre jaillir. The Soufan Center a dressé l'inventaire des succursales internationales dont peut se prévaloir l'armée salafiste.

Si les liens entre ces forces diverses et la maison-mère irako-syrienne varient, ainsi que leurs organisations respectives, toutes ont en commun de représenter actuellement une menace majeure dans leur théâtre d'opérations et de posséder encore des troupes nombreuses. Par ordre d'importance numérique, on trouve l'Etat islamique en Afrique de l'Ouest (anciennement Boko Haram) et ses 3500 soldats; l'Etat islamique du Khorasan dont les 500 à 1000 hommes sévissent en Afghanistan; les 750 jihadistes philippins; les 500 à 800 hommes de la branche libyenne; la filière du Sinaï, en Egypte, supportée par peut-être 750 militants; les affiliés de Daesh au Yémen dont le nombre serait compris entre 100 et 250.

Quant à la zone irako-syrienne, il semble difficile de se faire une idée fiable. Tandis que dans la poche de Baghouz les soldats se raréfient, désertant quand ils ne sont pas fauchés par les balles ou fait prisonniers, l'effectif est plus pléthorique si on considère l'ensemble de la région. D'après des propos du secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, au Conseil de sécurité au début du mois, rapportés par la BBC, le nombre de soutiens en armes de Daesh dans cette partie du Moyen-Orient serait compris entre 14.000 et 18.000 individus, dont 3000 étrangers.

La crainte d'un retour de flamme

Il existe encore d'autres facteurs obligeant à repousser aux calendes grecques la disparition de Daesh, comme l'a montré le dossier présent dans la dernière livraison de la revue du centre antiterroriste relevant de l'académie militaire américaine de West Point, le Combating terrorisme Center. L'auteur de ce long article, Hassan Hassan, pose ainsi que même totalement défait, Daesh laissera derrière lui une traînée de cellules dormantes. Enfin, l'organisation meurtrière pourrait bénéficier d'un retour de flamme très politique. Les territoires qui lui sont repris devraient, en toute logique, être à nouveau administrés par le régime de Bachar al-Assad. Or, les excès du dictateur alaouite pourraient bien encore une fois s'attirer de nombreuses haines parmi la population sunnite.

A mesure que les galonnés américains s'approchent de la victoire militaire en Syrie, la crainte d'une renaissance du ressentiment local semble d'ailleurs se faire jour dans leurs rangs. La Maison Blanche a en tout cas mis de l'eau dans son vin après avoir annoncé en décembre un retrait total et imminent de ses troupes déployées en Syrie. Jeudi, elle a finalement annoncé qu'elle maintiendrait 200 militaires sur place. Nécessaire peut-être mais sans aucun doute insuffisant.

Robin Verner