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La Tunisie, cible désignée par les terroristes

La Tunisie a une nouvelle fois été frappée par le terrorisme ce jeudi. La vulnérabilité du pays à ce fléau dérive de facteurs aussi bien politiques qu'économiques.

Le terrorisme frappe une fois encore au cœur de la Tunisie. Ce jeudi, en fin de matinée, un kamikaze s'est fait sauter rue Charles-de-Gaulle, à Tunis, à côté d'une voiture de police, laissant cinq blessés dont l'un, un policier municipal, est mort plus tard. Peu après, une autre détonation a retenti non loin de là, dans le quartier de la Casbah. Un second kamikaze a ainsi explosé sur le parking de l'unité antiterrorisme, faisant cette fois quatre blessés. 

Une terrible chronologie 

Ces deux attaques, coordonnées selon les autorités elles-mêmes, mais qui n'ont pas encore été revendiquées, ne sont que les derniers avatars d'un fléau qui s'est abattu sur la Tunisie à de multiples reprises ces dernières années. L'histoire récente de la Tunisie ressemble en effet à une cruelle litanie d'attentats. Il y a d'abord eu, le 18 mars 2015, l'attaque du musée Bardo, au sein de la capitale, et son bilan de 22 morts et 45 blessés, suivie, le 26 juin de la même année, de celle d'une plage de Sousse lors de laquelle un jihadiste tuait 39 personnes, occasionnant autant de blessés. 

Le 24 novembre 2015, le jihadisme reprenait la route de Tunis. Ce jour-là, une déflagration embrasait un bus de la Garde présidentielle tunisienne, le corps le plus prestigieux de l'armée, tuant douze personnes, et en atteignant 17 autres. En mars 2016, c'est une véritable bataille qui opposait cette fois les forces de sécurité locales aux hommes de Daesh à Ben Guerdane, près de la frontière libyenne. On relevait 13 morts et 14 blessés côté tunisien et 49 morts au sein de la milice salafiste. 

Enfin, le 29 octobre 2018, une femme se faisait sauter sur la célèbre avenue Bourguiba à Tunis, blessant 20 personnes dont 15 membres des forces de l'ordre. 

Un lieu emblématique peu avant les élections 

Cette dernière attaque partage de nombreux traits communs avec les deux attentats de ce jeudi, dont le premier a eu lieu aux abords de l'avenue Bourguiba. Dans un cas comme dans l'autre, les forces de l'ordre se sont trouvées dans le viseur. Et il faut dire qu'elles sont nombreuses sur cette artère quadrillée d'édifices emblématiques.

"L’avenue Bourguiba est le point central, névralgique, car il y a beaucoup de forces de l’ordre protégeant des bâtiments. L’avenue Bourguiba c’est aussi le centre névralgique de la révolution. De grands épisodes de la révolution s’y sont passés. C’est donc un symbole", a analysé sur notre antenne Laura-Maï Gaveriaux, correspondante en Tunisie. 

Le déclenchement de ces nouveaux actes de barbarie survient alors que la Tunisie se prépare à un nouveau scrutin. Un élément déterminant, selon la reporter: "A chaque période pré-électorale, et nous sommes à une semaine du dépôt des listes pour les législatives, la Tunisie est frappée par le terrorisme". 

L'importance du contingent tunisien au sein de Daesh 

Mais si la chronologie et le calendrier électoral écartent tout effet de surprise, sans banaliser l'horreur de la situation, elles n'expliquent pas en elles-mêmes l'importance prise par le terrorisme dans ce petit pays au sud du bassin méditerranéen. Les regards obliquent vers le phénomène jihadiste, même en l'absence de revendication pour l'heure, car ce dernier rejoint les maux de la société tunisienne autant qu'il est nourri par eux. 

Le contingent tunisien opérant au sein de Daesh ces dernières années en Syrie, en Irak, ou encore en Libye, est resté constamment très important, d'autant plus important que la population tunisienne totale n'est que de 11 millions de ressortissants. A l'été 2016 déjà, le site Foreign Policy avançait le chiffre de 7000 jihadistes tunisiens en zones de guerre. Il semble que ce nombre ait été quelque peu exagérée cependant. L'universitaire américain Aaron Y. Zelin, spécialiste du jihadisme tunisien, signalait dans un rapport paru il y a quelques mois que seuls 2900 combattants locaux avaient bien pu parvenir jusqu'aux terres de jihad, concédant toutefois que la somme des personnes ayant rejoint le Moyen-Orient ou ayant essayé de le faire, entre 2011 et 2018, dépassait probablement les 30.000 individus. 

Pauvreté endémique et secteur de l'emploi dévasté

On a d'ailleurs retrouvé plusieurs Tunisiens dans les fonctions-clés de l'organigramme de Daesh, comme Abou Umar al-Tunisi, l'un des organisateurs du recrutement du soi-disant "Califat" jusqu'à sa mort en 2015, ou Umm Rayan, fondatrice de la brigade al-Khansa, sorte de police islamique féminine faisant régner la terreur en même temps que l'orthodoxie salafiste dans les territoires contrôlés par les agents d'Abou Bakr al-Baghdadi. 

La liberté de mouvement laissée aux islamistes entre la révolution de 2011 et 2014 a pu aider à la constitution de ces ensembles d'expatriés sanguinaires. Mais la racine du mal est loin de correspondre à un simple dysfonctionnement institutionnel. Les profils-types des jihadistes tunisiens le montrent assez: ainsi, à la fin de l'année 2018, le Washington Post remarquait la forte proportion de recrues venues de la région montagneuse saillant dans le sud-ouest du pays, une contrée particulièrement pauvre s'étalant le long de la frontière algérienne. De surcroît, au-delà d'une pauvreté endémique, une crise économique très grave secoue la Tunisie, malmenant l'emploi. D'où un autre vivier pour le jihad. 

"La Tunisie traverse une crise grave avec beaucoup de jeunes diplômés au chômage. La première femme kamikaze en Tunisie était une chômeuse diplômée", a ainsi posé la journaliste Laura-Maï Gaveriaux sur notre antenne. 

Une longue histoire 

La jeune Tunisie démocratique, bien que lestée d'indéniables progrès depuis 2011, tarderait donc à tenir ses promesses économiques, sociales, sécuritaires et, dans une certaine mesure, politiques, désespérant les franges les plus vulnérables, précaires de son peuple. La généalogie économique se greffe par ailleurs sur un terreau idéologique très particulier. Le premier groupe islamiste auquel l'Etat a été confronté n'était pas Daesh mais Ansar al-Sharia, jusqu'à sa défaite définitive en 2015. Cette milice avait été mise sur pied par des militants religieux, dont la rage a explosé après qu'ils ont dû longtemps rongé leur frein sous la Tunisie très autoritaire, mais également très laïque, de Ben Ali.

Le danger est interne à la Tunisie à plus d'un titre. Ainsi, près d'un millier de jihadistes tunisiens étaient revenus au pays au printemps 2017, selon des données communiquées par le gouvernement. Autant de fanatiques qui viennent s'ajouter à ceux qui ont été contraints de ressasser leur ressentiment en restant sur place. Bien entendu, la grande majorité de ces "revenants" ont été dûment incarcérés dès leur arrivée sur le sol natal. Mais ces arrestations ne signent pas la fin du péril. Car, comme le souligne le chercheur Aaron Y. Zelin dans son rapport, les prisons surpeuplées de Tunisie apparaissent comme un théâtre particulièrement propice à de nouveaux endoctrinements. 

Robin Verner