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De l'allié au "traître": comment les Kurdes et la coalition internationale ont vaincu Daesh ensemble

Un combattant des SDF à Raqqa en 2017

Un combattant des SDF à Raqqa en 2017 - Bulent Kilic - AFP

Alliés des Occidentaux le temps de la lutte contre Daesh, les forces de combat kurdes ont perdu le soutien militaire américain en Syrie, après cinq années de lutte au sol contre le groupe terroriste.

Après l'annonce du retrait des troupes américaines du nord syrien, le 9 octobre la Turquie a lancé une opération militaire contre la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG) dans cette zone. Le désistement américain a été taxé de "trahison" par les Kurdes, qui ont participé aux côtés de la coalition internationale à la lutte contre l'organisation terroriste Daesh, dans laquelle ils ont perdu des milliers d'hommes et de femmes.

Les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), composées de milices kurdes, ont accusé les Américains de les avoir "abandonnés" en retirant leurs troupes de la frontière, évoquant "un coup de couteau dans le dos". En près d'une semaine, au moins 154 combattants des forces kurdes ont été tués dans les affrontements, selon l'Observatoire syrien des droits de l'Homme.

"Les Kurdes ont constitué les forces au sol"

Les membres de "la coalition internationale ont eu très peu de morts au sol lors de leurs interventions contre Daesh", explique Wassim Nasr, journaliste à France 24 et auteur de État Islamique, le Fait Accompli, interrogé par BFMTV.com. "Ce sont les Kurdes qui ont constitué les forces au sol de la coalition".

Des membres des forces spéciales de la coalition étaient et sont encore au sol, mais en plus petit nombre et dans un but tactique, de renseignement. Leurs pertes se comptent en dizaines d'hommes, alors que des milliers de combattants kurdes sont tombés sous les balles du groupe terroriste. Dans un communiqué de mars 2019, les Forces démocratiques syriennes (FDS) parlent de 11.000 morts et de 21.000 blessés dans leurs rangs.

"Ils étaient nos principaux points d'appui au sol pour lutter contre Daesh" a déclaré au Parisien François Hollande, président en exercice lors de l'offensive de la coalition. "Nos avions ont pu manœuvrer grâce à cette action conjointe. Et par cette coopération discrète, sur le terrain, nous avons contribué avec les Kurdes à l'éradication de Daesh dans le nord du pays".

Les combattants kurdes ont été "payés, armés, équipés et entraînés par les pays occidentaux, ce qui leur a évité d'envoyer des troupes au sol", explique Wassim Nasr. 

"Les Kurdes, sans l'aide de la coalition, n'auraient pas pu avancer"

"Ceci dit, les Kurdes, sans l'aide de la coalition, n'auraient pas pu avancer", continue le spécialiste des mouvements djihadistes. En 2014 "à Kobané, [nord de la Syrie], les Kurdes se sont battus contre Daesh, ils ont perdu. Puis la coalition internationale est arrivée, et la force de frappe de leurs avions a permis de reprendre la ville". 

Cette alliance entre les combattants kurdes et la coalition, unis contre Daesh, était alors la meilleure solution tactique pour les deux bords. "La coalition n'avait pas de bottes sur le sol, et ces combattants n'avaient pas de soutien aérien, ils avaient besoin l'un de l'autre", rappelle un analyste des affaires kurdes au New York Times, ajoutant "cette collaboration a apporté des résultats énormes".

Le quotidien américain rappelle notamment que l'armée a "supplié" les FDS d'aller se battre dans les zones arabes, où ils ont repris par exemple la ville de Raqqa. Mais cinq ans après le début du conflit avec le groupe terroriste, il semble difficile pour les groupes kurdes de transformer leurs victoires militaires en victoires politiques. 

Le Kurdistan syrien, "un rêve fou"

Car une fois Daesh débouté et les acteurs internationaux repartis, les anciens conflits territoriaux refont surface, avec les envies, pour les Kurdes syriens, de former leur région autonome. Selon Wassim Nasr, "la reconnaissance d'un Kurdistan syrien, à l'image du Kurdistan irakien, est un rêve fou", qui s'est envolé avec le départ des Américains. "À Qamishli [ville syrienne du nord] l’espoir d’un Kurdistan syrien s’est écroulé sous les bombes turques", titre un reportage du Figaro.

"Très clairement, les forces kurdes se sont dits que c'est dans la surenchère militaire contre Daesh qu'ils obtiendraient un parapluie occidental", explique Boris James, maître de conférence en histoire à l'université de Montpellier III, spécialiste du Proche-Orient, interrogé par BFMTV.com.

La prise de Raqqa par les FDS n'était par exemple "pas du tout nécessaire pour les Kurdes", explique l'historien. "C'est une ville difficile à défendre, mais aussi à garder parce qu'elle n'est pas acquise à la cause kurde". Il s'agissait de remporter des victoires militaires, "d'y aller très fort et de prendre des risques, de forcer le destin".

L'épuisement de la convergence des intérêts

Mais l'épuisement de la convergence des intérêts, soit la lutte contre Daesh, a provoqué la fin de l'alliance entre la coalition internationale et les forces Kurdes. Pour les Américains, mais aussi pour l'Europe, "il est très difficile de manoeuvrer dans un bourbier pareil", déclare Boris James, "ils se retrouvent avec un groupe qui est leur allié, face à un pays qui est censé être leur allié [la Turquie, membre de l'OTAN]". D'autant que la Turquie menace de rompre ses accords sur l'immigration avec l'Union Européenne.

"Il n'est de toute façon pas question de remettre en cause les frontières internationales", rappelle l'historien, en particulier dans cette région déjà en proie à l'instabilité.

Plus que la trahison de l'occident brandie part les Kurdes, ce qui inquiète actuellement l'Europe, c'est le relâchement de centaines de jihadistes qui étaient tenus jusque-là par les forces kurdes. Mais face à l'attaque turque, la population kurde fuit, et certains camps sont restés sans garde. Le ministre des Affaires Étrangères français Jean-Yves Le Drian a dénoncé "une porte ouverte à Daesh". Dimanche, les autorités kurdes ont par exemple communiqué sur la fuite de près de 800 proches de jihadistes étrangers de Daesh. Ce mercredi soir, les forces kurdes ont en parallèle annoncé le "gel" de leurs opérations contre Daesh. 

Salomé Vincendon