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Offensive turque: la France peut-elle intervenir en soutien des Kurdes?

Les funérailles de cinq soldats des Forces démocratiques syriennes, le 14 octobre 2019 à Qamichli, en Syrie.

Les funérailles de cinq soldats des Forces démocratiques syriennes, le 14 octobre 2019 à Qamichli, en Syrie. - Delil Souleiman - AFP

Au-delà de la réponse diplomatique ferme apportée par les Occidentaux, la France dispose d'une marge de manoeuvre limitée pour soutenir les Kurdes face à l'attaque turque.

"Macron reçoit des Kurdes syriens et les assure du soutien de la France." La dépêche ne date que d'avril dernier, pourtant la situation a bien changé à la frontière turco-syrienne. Le chef de l'Etat promettait alors un "soutien actif" de la France aux forces démocratiques syriennes contre Daesh.

Sauf que depuis mercredi dernier, à l'annonce du retrait des troupes américaines de la frontière, la Turquie est passée à l'offensive. Au prétexte de vouloir contrôler une bande de quelque 30km de large et 120km de long pour accueillir des réfugiés du côté syrien, Ankara a attaqué par les airs et par la terre les positions kurdes, majoritaires au sein des Forces démocratiques syriennes. 

L'attaque turque a suscité l'indignation sur la scène française et internationale, les Kurdes étant des alliés dans la lutte contre Daesh. Ils surveillent notamment nombre de prisons où sont retenus des combattants étrangers de l'organisation terroriste, qui n'ont pas été rapatriés à la chute du califat. 

Les Européens du Conseil de sécurité de l'ONU ont demandé l'arrêt de l'opération militaire, la France l'a condamnée "très fermement" puis a convoqué un conseil de défense restreint avec l'Allemagne dimanche soir. Est-ce le signe d'actions concrètes ou un aveu d'impuissance? 

"Quand un Etat se précipite au Conseil de sécurité de l'ONU, c'est un mauvais présage"

"Habituellement, quand un Etat-membre se précipite au Conseil de sécurité de l'ONU, c'est un mauvais présage. Cela veut souvent dire qu'il tente de cacher son impuissance derrière une position vertueuse devant les caméras", tançait vendredi dernier Gérard Araud, ancien ambassadeur en Israël, à l'ONU et aux Etats-Unis.

"On a toute une démarche diplomatique assez dure déployée par Emmanuel Macron concernant cette offensive", nuance auprès de BFMTV.com Myriam Benraad, politologue spécialiste du Moyen-Orient. "Elle consiste à mobiliser les partenaires européens, les Nations Unies; la France a un rôle important au sein du Conseil de sécurité (...) avec une voix qui porte", rappelle-t-elle.

"Le problème", poursuit celle qui est aussi chercheuse à l'lnstitut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans (Iremam), "c'est que Macron essaie d'opposer une réponse multilatérale et dans les règles du droit international à des actions qui elles ont cours sur le plan militaire, en dehors du cadre multilatéral."

Qu'il s'agisse de la décision de Trump, du rôle de la Russie ou de l'intervention turque "qui passe à l'action de manière individuelle en poursuivant ses objectifs propres au détriment des intérêts sécuritaires collectifs des autres membres de l'Otan", énumère-t-elle. D'autant qu'aucune procédure ne permet de suspendre la Turquie de l'Otan, a fortiori car "c'est un allié stratégique sur un certain nombre de dossiers". 

La grande menace d'Erdogan face aux Européens: "ouvrir les portes" de l'immigration, permettant aux réfugiés qu'il abrite de gagner l'Union européenne. "Je le dis encore une fois, si vous essayez de présenter notre opération comme une invasion, nous ouvrirons les portes et vous enverrons 3,6 millions de migrants", a-t-il lancé à l'Union européenne lors d'un discours à Ankara jeudi dernier. 

L'embarras des forces spéciales françaises

Outre la diplomatie, la France peut-elle mener une action militaire? La réponse est simple: non. Les quelques forces spéciales françaises stationnées à la frontière turco-syrienne disposaient du soutien logistique des Etats-Unis. En leur absence, elles ne peuvent guère agir voire se subsister à elles sur place. Dimanche soir, à l'issue d'un conseil de défense restreint, l'Elysée a promis "des mesures (...) pour assurer la sécurité des personnels français et civils". 

Outre la diplomatie et la guerre, il reste l'économie turque, que Trump a promis "d'anéantir" si Ankara ne changeait pas d'avis.

"La Turquie est un pays (...) en crise économique. C'est un pays dont le président vient de perdre la mairie d'Istanbul, qui est en perte de vitesse populaire au sein du pays. C'est un homme qui a besoin de récupérer la main au niveau national. (...) Mais c'est un pays en profonde crise économique: la livre turque a perdu 30% de sa valeur en moins d'un an", exposait sur notre antenne dimanche soir Anthony Bellanger, consultant international sur BFMTV. 

"Il y a des moyens économiques, pas en cinq jours, pas sur le terrain, mais il y en a sur le moyen et le long-terme de peser sur la Turquie qui réalise l'essentiel de ses échanges commerciaux avec l'Europe et qui est un pays qui exporte vers l'Europe", insistait-il. 

Erdogan "sait que les États-Unis peuvent faire beaucoup de mal à l’économie turque", expliquait aussi récemment à l'AFP Gönül Tol, directrice du Centre d’études turques au cercle de réflexion Middle East Institute. "Mais il a tellement investi dans sa relation avec le président Trump qu’il veut croire en la force de leur alchimie."

"Il ne faut pas s'attendre à ce qu'Erdogan réponde avec douceur"

Un champ d'action que tempère Myriam Benraad. "Ça va être très difficile parce qu'à partir du moment où les sanctions vont être décrétées contre la Turquie, elle va avoir une politique vengeresse: poursuivre son ingérence en Syrie mais aussi ouvrir les vannes de l'immigration vers l'Europe", oppose la politologue spécialiste du Moyen-Orient. "Il ne faut pas s'attendre à ce qu'Erdogan y réponde avec douceur."

Quel avenir donc pour les Kurdes et la zone frontalière? "Les Turcs veulent éliminer la menace kurde près de la frontière, Bachar al-Assad veut reconquérir tout le territoire et par ce fait remplacer les Kurdes dans son giron et les soumettre: finalement, ils s'entraident pour éliminer ce qui leur pose problème", illustre la chercheuse. 

Preuve s'il en faut du retour en grâce d'Assad dans la région: la réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe. 

"Aujourd'hui, tous les Etats qui entourent la Syrie ont un intérêt à ce qu'Assad gagne cette guerre et les Turcs aujourd'hui font le travail pour le régime dans le nord et le nord-est", poursuit Myriam Benraad, qui ne s'attend pas à une confrontation sur le terrain mais à une négociation. 

"C'est une réalité amère pour un certain nombre de dirigeants européens et occidentaux qui voulaient autre chose pour la Syrie, mais il faut quand même bien avouer qu'en opposition à la Russie, à la Turquie, à l'Iran et même à Israël, aujourd'hui il n'y a plus de stratégie occidentale en Syrie."

Liv Audigane