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Cinq questions pour comprendre les enjeux de l'offensive turque en Syrie

La Turquie a entamé mercredi une opération militaire contre les forces kurdes à la frontière syrienne, alliées des Occidentaux dans la lutte contre Daesh.

C'est un coup de téléphone qui a mis le feu aux poudres. Dimanche soir, Donald Trump a annoncé à son homologue turc Recep Tayyip Erdogan qu'il retirait les troupes américaines de la frontière syrienne.

Loin d'être une simple décision militaire, l'action est très ambivalente dans cette zone explosive. Les Unités de protection du peuple (YPG), une puissante milice kurde syrienne, y sont installées. Elles sont à la fois un allié décisif des Occidentaux dans la lutte contre Daesh et considérées comme une organisation terroriste par la Turquie. 

  • Pourquoi la Turquie a décidé d'attaquer?

En attaquant les positions kurdes à la frontière, la Turquie veut les éloigner de son territoire. L'offensive doit permettre la création d'une "zone de sécurité" destinée à séparer la frontière turque des positions kurdes et accueillir une partie des près de quatre millions de réfugiés syriens selon Erdogan. 

En dépit de son appel de dimanche, Trump s'est défendu lundi en promettant de "totalement détruire et anéantir l'économie turque" s'il en venait à considérer qu'Ankara avait "dépassé les bornes". 

Malgré les multiples pressions et avertissements internationaux, la Turquie a par son action militaire ouvert un nouveau front dans un conflit qui a fait plus de 370.000 morts et des millions de déplacés depuis 2011. Au moins 18.000 combattants syriens supplétifs d'Ankara ont été mobilisés pour l'occasion selon un de leurs porte-paroles.

  • Quelles sont les forces en présence? 

"La pire décision de politique étrangère depuis la guerre en Irak": c'est en ces mots qu'un cadre de l'administration américaine a, sous couvert d'anonymat, décrit la décision de son président auprès du réputé Foreign Policy.

"Pour moi, le sentiment qui domine est la déception", a réagi dans ces mêmes colonnes l'ancien chef des forces américaines au Moyen-Orient Joseph Votel. "La déception de laisser tomber nos alliés, peut-être même en aggravant le désastre humanitaire dans cette région, et que nous sommes en train de céder un avantage stratégique durement acquis pour jouer un rôle dans ce qui, je l'avoue, devient un processus long et difficile pour trouver une solution politique dans cette région troublée", a-t-il ajouté. 

La grande crainte des Occidentaux se situe au niveau de la trentaine de centres de détention kurdes. Ceux-ci renferment quelques milliers de combattants de Daesh. Or, si les forces kurdes sont occupées à défendre leurs positions face à l'armée turque, ces détenus pourraient s'échapper.

L'inquiétude plane aussi sur le sort d'un camp de réfugiés d'environ 70.000 personnes à Al-Hol, au nord-est de la Syrie, qui abrite notamment des familles de jihadistes. Donald Trump a bien insisté sur la responsabilité de la Turquie à surveiller "les combattants jihadistes que l'Europe a refusé de rapatrier". Sauf que, rappelle Time Magazine, la plupart des prisons se trouvent en dehors de l'aire qu'Ankara est censée occuper.

  • Quel est le rôle de la France dans cette histoire? 
"L'origine du problème (...) c'est que leurs pays d'origine ne veulent pas les reprendre", a déclaré le porte-parole du président Erdogan, Ibrahim Kalin, dans un entretien avec la BBC.

"Les pays comme l'Allemagne, la France, l'Italie, la Grande-Bretagne, la Belgique ne veulent pas les reprendre, mais il s'agit de leurs ressortissants. Ils doivent les reprendre, les juger et laisser la justice suivre son cours", a-t-il poursuivi. Deux importants jihadistes de Daesh détenus par les forces kurdes ont déjà été placés sous le contrôle de l'armée américaine. Il s'agirait de deux Britanniques selon la presse outre-Atlantique. 

Sous la pression d'opinions publiques hostiles et redoutant des passages à l'acte sur leur sol, nombre de pays d'origine des combattants étrangers de Daesh aujourd'hui détenus par les Kurdes refusent de les rapatrier.

En mars dernier, Edouard Philippe a assuré qu'aucun rapatriement des jihadistes français détenus en Syrie et en Irak n'était prévu.

"Lorsqu’ils sont prisonniers, ils ont vocation à être jugés et le cas échéant punis sur place", déclarait-il alors, à moins d'une "modification de l’équilibre des forces (conduisant) à la libération et à l’éparpillement de ces détenus (...) voire à leur retour illégal vers la France". "Alors il faudrait se poser la question", avait admis le Premier ministre. 
  • Quelle est la situation actuelle?

En dépit de tous ces enjeux, depuis mercredi après-midi, l'aviation et l'artillerie turques frappent des positions kurdes. Selon des médias turcs, des membres des forces spéciales d'Ankara et des blindés, appuyés par des combattants syriens, ont pénétré en Syrie en au moins trois points de la frontière.

Des villes frontalières et des positions jusqu'à une quarantaine de kilomètres en Syrie ont été visées, rapporte Foreign Policy. Dont la ville d'Ain Issa, qui abrite le QG des Forces démocratiques syriennes (FDS) - dont sont membres les YPG kurdes. 

L'Observatoire syrien des droits de l'Homme (OSDH) a annoncé la mort de 15 personnes dont huit civils dans ces opérations, ajoutant que des "milliers de déplacés" fuient les zones bombardées.

Les médias turcs ont quant à eux rapporté que 8 projectiles tirés par les YPG étaient tombés sur les villes turques frontalières d'Akçakale et de Nusaybin, sans faire de victime. De son côté, Daesh avait mené mardi, d'après les Forces démocratiques syriennes, plusieurs attaques suicides contre ses positions à Raqqa. 

  • Comment a réagi le reste du monde? 

L'attaque turque contre des alliés cruciaux des Occidentaux dans la lutte contre Daesh a provoqué une vive indignation de la communauté internationale. Au-delà de la condamnation "très ferme" par le gouvernement français, la classe politique française, du PS au Rassemblement national, a dénoncé la décision d'Erdogan. 

Le Congrès américain va faire "payer très cher" à la Turquie son offensive, ont prévenu mercredi des sénateurs républicains comme démocrates, affirmant être en train de "finaliser" un texte pour imposer des sanctions. Lindsey Graham, fidèle soutien républicain du président, a déclaré qu'il "priait pour nos alliés kurdes qui ont été honteusement abandonnés par l'administration Trump".

"La Turquie doit cesser l'opération militaire en cours. Elle ne donnera pas de résultats. Et si le plan de la Turquie est la création d'une zone de sécurité, n'attendez pas de financement de l'Union européenne", a déclaré le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, qui a exhorté à la "retenue".

Le Conseil de sécurité de l'Onu doit se réunir en urgence ce jeudi. La France a convoqué l'ambassadeur de Turquie en début d'après-midi. 

Liv Audigane avec AFP