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Daesh: ce que nous apprend la vidéo d'al-Baghdadi

al-Baghdadi dans sa dernière vidéo

al-Baghdadi dans sa dernière vidéo - (Photo de propagande de Daesh)

Lundi soir, une vidéo était mise en circulation sur internet. Une captation, à l'évidence très récente, sans doute enregistrée autour de Pâques, a montré un Abou Bakr al-Baghdadi pseudo-calife de Daesh en bonne santé. C'est la première vidéo de l'homme le plus traqué du monde depuis 2014.

Les états-majors, les agences de renseignement qui avaient évoqué sa mort en sont pour leurs frais. Lundi soir, une vidéo a en effet commencé à envahir internet, montrant un Abou Bakr al-Baghdadi, le calife autoproclamé de Daesh, non seulement vivant mais en bonne santé physique, glosant sur l'état de ses affaires, ou plutôt celles de l'organisation dont il a la charge. Si la simple existence du film a frappé les esprits, la mise en scène, le contenu du discours d'al-Baghdadi, en disent long sur la situation de la milice terroriste et sur le rôle que le tyran désormais sans territoire s'imagine tenir. 

  • Un événement

Pour tirer des enseignements de cette captation, il faut d'abord en examiner la provenance, non pas géographique (bien que des experts affirment qu'al-Baghdadi se trouve dans le désert syrien) mais institutionnelle.

Elle a été produite par al-Furqan, un organe de propagande de Daesh, partie intégrante du département média du groupe salafiste. Et si les films d'al-Furqan se sont fait rares au fil des ans (le dernier datait de 2016) et des difficultés rencontrées par les jihadistes, cette filiale est liée intimement au sommet de la terreur islamiste: c'est en effet d'al-Furqan que sont venus les messages audio de la direction du mouvement comme ses vidéos les plus effroyables. Ainsi, la vidéo de l'exécution sadique du pilote jordanien était l'œuvre de ce label. La journaliste du New York Times, Rukmini Callimachi, qui couvre les activités de Daesh pour son titre de presse, l'a ainsi expliqué sur Twitter.

Mais c'est pour une toute autre raison que la diffusion de cette vidéo s'impose comme un événement majeur. C'est en effet la première apparition filmée d'Abou Bakr al-Baghdadi depuis son prêche à la mosquée de Mossoul, inaugurant son règne en tant que calife, le 29 juin 2014. Plus largement, si sa voix a parfois été relayée par des messages radios, comme l'an passé, il n'était jusqu'ici apparu en tout et pour tout que dans deux vidéos: en 2014 donc, et en 2008 où il intervenait cependant masqué. Entre ces deux dates, il avait déjà changé de dimension pour ses compagnons d'armes devenant "émir de l'Etat islamique en Irak" en 2010.

  • Le contenu: justification, vengeance.... et hommage aux frères Clain 

L'intitulé de la vidéo mise en ligne lundi reprend d'ailleurs ce titre d'émir: "Sous l'hospitalité de l'émir des croyants", comme l'a traduit sur Twitter Rita Katz, qui dirige SITE, une organisation étudiant les phénomènes extrémistes mondiaux, à commencer par le jihadisme. Mais que dit-il dans cette publication où il est flanqué de sbires, assis comme lui mais aux visages floutés? 

Il s'agit avant tout pour lui de rasséréner ses troupes après qu'elles ont perdu leur dernier bastion syrien. Mina al-Lami, spécialiste du jihadisme, a d'ailleurs relevé une étonnante citation du leader islamiste: "Dieu nous a ordonné le jihad, pas d'être victorieux". 

C'est à Baghouz que les siens ont essuyé leur dernière défaite. Et cette localité syrienne revient à plusieurs reprises dans la tirade d'al-Baghdadi. Il présente en effet cette bataille comme le moteur des attentats commis à Pâques, dans des églises catholiques du Sri Lanka. "En ce qui concerne vos frères du Sri Lanka", explique le terroriste, "ils ont mis en joie le cœur des monothéistes par leurs opérations commando contre les demeures des croisés à Pâques, pour venger leurs frères de Baghouz".

Les observateurs ont de surcroît noté qu'il saluait également une attaque en Arabie saoudite, ce qui permet de dater plus précisément l'enregistrement. Lancée le même jour que les opérations terroristes du Sri Lanka, une attaque contre le siège des services de sécurité saoudiens dans le nord de Ryad avait échoué le 21 avril dernier, les quatre auteurs perdant la vie. 

Au-delà des attaques de Colombo, al-Baghdadi aborde la Syrie, l'Irak, le départ d'Abdelaziz Bouteflika en Algérie, le renversement d'Omar el-Béchir au Soudan. Deux chapitres passés en revue par le salafiste intéressent de près les Français. Tout d'abord, il rend hommage, comme l'a noté Rita Katz, à la fratrie de terroristes français, Fabien et Jean-Michel Clain, tous deux cadres de la propagande de son organisation et tués dans les ultimes jours de la campagne en Syrie. 

Enfin, il reconnaît l'allégeance, deux ans après sa formulation, du jihadiste Abou Walid al-Sahraoui qui combat les soldats français au Mali. "Nous demandons à Allah de protéger Abou Walid al-Sahraoui et lui recommandons d'intensifier ses attaques contre les croisés français et leurs alliés", pousse même le pseudo calife, d'après la retranscription de SITE. 

  • Baghdadi redéfinit son rôle 

Pour mieux comprendre la portée de cette diffusion, il faut passer du quoi au pourquoi. En-dehors de soigner le moral de troupes en déroute, et accessoirement de transmettre au monde une preuve de sa survie, la seconde intervention vidéo d'al-Baghdadi poursuit un autre objectif pratique. Ces longues considérations géopolitiques lui permettent en effet de se présenter comme pleinement actif et non coupé de sa base comme l'a analysé Charlie Winter, chercheur notamment auprès du King's College de Londres: "On voit Baghdadi feuilleter des synthèses portant sur différentes provinces où Daesh est actif (Syrie, Irak, etc. et la Turquie, ce qui est notable). Il s'agit pour lui de se montrer comme étant aux affaires, un leader opérationnel". 

  • Les références de la mise en scène 

Discours non verbal, l'image a aussi quelques enseignements à délivrer. La mise en scène place ainsi al-Baghdadi au milieu de cadres, non identifiables, constituant son premier cercle. Lui-même est assis en tailleur, une kalachnikov repose à ses côtés. Il arbore par ailleurs une veste militaire par-dessus sa tenue traditionnelle, appuyant le trait au moment de se dépeindre en chef de guerre. L'instantané tranche avec sa dernière apparition médiatique, sous les voûtes de la mosquée de Mossoul, lors de laquelle l'habit noir très simple, et sans arme, le rattachait à une fonction de prédicateur. 

Le tableau est fait pour en rappeler un autre et rafraîchir une imagerie chère aux jihadistes: l'ultime vidéo d'Abou Moussab al-Zarqaoui, fondateur d'al-Qaïda en Irak, qui engendrera Daesh plus tard. Sur les dernières images qu'il ait laissées, il discutait en effet de manière informelle avec ses suiveurs dans un cadre similaire. Cole Bunzel, chercheur américain affilié à l'université de Yale et contributeur au site spécialisé Jihadica, a posé sur les réseaux sociaux: "Cette vidéo de Baghdadi rappelle forcément celle qu'avait diffusée le groupe de Zarqaoui il y a 13 ans presque jour pour jour (25 avril 2006). A noter: Zarqaoui est mort six semaines plus tard". 

Bien entendu, ça ne signifie pas qu'al-Baghdadi ait oblitéré tout sous-texte religieux. L'aspect nouveau de sa barbe à beaucoup retenu l'attention. A présent grisonnante, elle est rousse aux extrémités, indiquant sans doute une teinture au henné. Coquetterie? C'est peu probable. Ce type de teinture pileuse est pratiquée par certains musulmans et relativement courante parmi les salafistes. Selon certains hadith, c'est-à-dire les traditions relatives aux paroles et actes de Mahomet, celui-ci encourageait à se colorer la barbe au henné et roussissait lui-même la sienne. 

Robin Verner