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Bataille contre Daesh à Kobané: pourquoi la Turquie n'intervient pas?

De la fumée s'élève au-dessus de la ville de Kobané, à la frontière turco-syrienne, après une frappe aérienne, le 8 octobre 2014. La ville est menacée de tomber aux mains des jihadistes de Daesh.

De la fumée s'élève au-dessus de la ville de Kobané, à la frontière turco-syrienne, après une frappe aérienne, le 8 octobre 2014. La ville est menacée de tomber aux mains des jihadistes de Daesh. - Aris Messinis - AFP

Alors que la ville syrienne de Kobané, située à la frontière avec la Turquie, menace de tomber aux mains des jihadistes, Ankara n'a toujours pas décidé d'intervenir, observant la débâcle des combattants kurdes sans réagir.

Un immobilisme lourd de conséquences. Aux premières loges de la bataille de Kobané, cette ville de 40.000 habitants située à la frontière turco-syrienne, qui fait face à l'assaut des jihadistes de l'Etat islamique (EI), la Turquie ne bouge pas d'un centimètre. Et ce malgré le vote par le Parlement turc, le 2 octobre, d'un dispositif permettant au gouvernement de décider d'intervenir militairement en Irak et en Syrie pour lutter contre l'EI. De fait, les combattants kurdes de Syrie se retrouvent seuls à affronter les jihadistes au sol, aidés des frappes aériennes de la coalition. Pourquoi Ankara ne réagit-elle pas? Quelle est sa position sur l'Etat islamique? BFMTV.com vous apporte des éléments de réponse.

> La Turquie ne veut pas y aller seule

Malgré la pression internationale, l'afflux massif de déplacés et la menace planant sur Kobané, dont la chute permettrait à l'Etat islamique de contrôler 900 kilomètres de la frontière turco-syrienne, la Turquie refuse d'intervenir militairement en Syrie.

Reconnaissant mardi que la ville est "sur le point de tomber", le président turc Recep Tayyip Erdogan a fait valoir la nécessité d'une opération terrestre pour arrêter l'avancée de l'EI. Mais pour Ankara, hors de question d'intervenir seul.

La Turquie réclame également la création d'une zone de sécurité protégée par une zone d'exclusion aérienne. "Tant que les Turcs n'auront pas obtenu un certain nombre de garanties, ils n'agiront pas. Le problème, c'est qu'il n'est pas sûr que l'on puisse leur donner ces garanties", explique à BFMTV.com Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de la Turquie.

> Le vrai défi: la question kurde

Au-delà de l'Etat islamique et son avancée fulgurante, la Turquie est surtout préoccupée par la question kurde, qui reste le principal défi d'Ankara. "Aujourd'hui, ceux qui combattent les jihadistes sont essentiellement des militants du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, et sa projection syrienne, le PYD, Parti de l'union démocratique. Le PKK est considéré comme une organisation terroriste par la Turquie", rappelle Didier Billion. La Turquie craint qu'en cas de victoire sur les jihadistes de Daesh (l'acronyme arabe de l'Etat islamique, ndlr), le PKK et le PYD renforcent leur poids dans la région. Autrement dit, leur venir en aide à Kobané reviendrait à les renforcer, et à ouvrir la possibilité aux Kurdes de Syrie de constituer une entité autonome telle qu'elle existe déjà en Irak, avec le Kurdistan irakien. Voire, scénario encore plus cauchemardesque pour Ankara, de donner des idées aux Kurdes de Turquie, qui représentent 20% de la population du pays.

Les Kurdes ont d'ailleurs violemment manifesté dans le sud-est de la Turquie à l'appel du PKK, contre le refus du gouvernement d'intervenir en Syrie, forçant Ankara à instaurer un couvre-feu dans six provinces. Quatorze personnes ont trouvé la mort dans les émeutes.

> La lutte contre Assad, priorité numéro un d'Ankara

Par ailleurs, la lutte contre le régime de Bachar al-Assad reste l'objectif premier d'Ankara, bien avant l'élimination des jihadistes de Daesh. La semaine dernière, le Premier ministre turc Ahmet Davutoglu avait déclaré, au cours d'une émission de télévision, qu'il ne voulait pas mettre au même niveau le président syrien et l'Etat islamique, le premier étant responsable de 200.000 morts.

"L'obsession d'Ankara d'abattre le régime d'Assad depuis maintenant plus de trois ans l'a conduit à soutenir de façon indistincte tous les groupes qui s'opposaient à lui", rappelle Didier Billion. "Or, des groupes radicaux se sont affirmés sur le terrain, comme le Front al-Nosra et l'Etat islamique, pour lesquels Ankara a fait preuve d'une certaine forme de complaisance", poursuit l'expert. Une attitude permissive qui se retourne aujourd'hui contre les intérêts de la Turquie elle-même.

"La Turquie essaie de faire passer le message qu'elle ne fera rien à Kobané si elle n'obtient pas l'engagement de la coalition internationale, et surtout des États-Unis, qu'ils viseront aussi le régime d'Assad", explique au Figaro Jean Marcou, spécialiste de la Turquie. Et de conclure: "C'est une tactique qui lui permet de ne pas intervenir".