BFMTV

Égypte: un coup d'État pour éviter un bain de sang mais pas pour refaire le pays

Des Egyptiens saluent mercredi l’action de l’armée dans une rue du Caire.

Des Egyptiens saluent mercredi l’action de l’armée dans une rue du Caire. - -

Après quatre jours intenses de contestation, Mohamed Morsi a été renversé mercredi soir par l’armée égyptienne. Complot militaire ou geste de salut national?

Le président égyptien Mohamed Morsi a été renversé mercredi soir par l'armée. Un coup d'Etat qui sonne soit comme un complot militaire, soit comme un geste de salut national sans préméditation. Ce sont en tous cas les deux thèses présentées par les Égyptiens eux-mêmes, selon leur camp. Vu de loin, les deux thèses se valent, au point où une fusion entre les deux explique bien la situation.

> La thèse du complot

Complot il y a eu, dans la mesure où pour pouvoir réussir techniquement, l'armée égyptienne a dû préparer un plan en secret, avec des appuis divers et occultes. Une limite à cette thèse cependant: le haut-commandement militaire avait annoncé sans cesse qu'elle allait garantir l'ordre par "tous les moyens".

Si le but du complot était de renverser le régime du président Morsi par dégoût idéologique, l'on peut imaginer que l'armée a une idéologie, davantage laïque que démocratique. Nassérienne éventuellement, mais très peu blogueuse et réformatrice. Et puis l'institution militaire a une particularité: les rangs supérieurs ont des intérêts économiques multiples. Les généraux voyaient un mauvais climat économique et touristique s'instaurer, ce qui est mauvais pour les affaires, pour leurs affaires. Comment ne pas agir?

> La thèse du coup "salvateur"

Un facteur simple et limpide: si les deux camps - les Frères musulmans tout comme les opposants de la place Tahrir - avaient été laissés à eux-mêmes, ils en seraient venus aux mains. Auquel cas l'armée aurait eu à intervenir de toutes façons. Le coup d'État devient dans cette optique une anticipation intelligente des événements. Avec une nuance: tout se fait au détriment de Morsi et des Frères musulmans, que la caste des officiers n'a jamais tenu dans leur cœur. Les Frères sont furieux, mais sans doute auront-ils sentis que leur cote dans le pays baissait, et que cette mise à l'écart par la force leur évite la déroute politique en plus de la guerre civile.

Cette même caste des officiers, il faut le dire, n'aime pas non plus les mouvements civiques de liberté et de démocratie, ni les blogueurs, et en destituant Morsi l'armée avait à ces démocrates de Tahrir le fruit d'une victoire frontale. Si en plus une guerre civile est écartée, alors le commandement militaire peut être fier de lui, devant l'histoire: le pays n'a pas été abandonné aux chiens (quels que soient les chiens).

> De nouvelles convulsions attendues

Et donc l'armée a comploté afin de sauver la stabilité et l'État, et pour l'instant elle semble avoir fait le bon calcul. Demain, il apparaîtra au grand jour que cette armée n'a pas de but à long terme, et n'a pas de couverture politique sous la forme d'un parti ou d'un homme providentiel. Le peuple veut une amélioration économique, avec pour les uns Dieu et pour les autres la Raison et la Liberté.

L'armée dans son ensemble préfère la laïcité et le conservatisme, tout en ne favorisant pas tel ou tel parti. Les idéologies en Égypte seront à redéfinir face aux réalités. Ce qui aidera, c'est la mise au rebut de la Constitution de Morsi, insidieusement islamiste.

Des technocrates sont installés au pouvoir, sous la bienveillance du président de la Cour constitutionnelle, les apparences de démocratie transitoire sont à peu près sauves, sans que les démocrates de la place Tahrir soient véritablement aux commandes. Mais reste que sur les trois forces du pays - islamistes, démocrates, militaires - vont devoir se confronter de nouveau. De nouvelles convulsions sont garanties. Et dans tout cela, la position américaine a semblé être parfaitement hors sujet. Ironie de l'histoire, c'est Obama dans son discours au Caire en 2009 qui avait voulu que l'Égypte évolue. Sans doute n'avait-il pas imaginé le 3 juillet.

Harold Hyman