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Egypte: l’armée revient au centre du jeu politique

Les hélicoptères de l'armée survolent les manifestants au Caire le 1er juillet.

Les hélicoptères de l'armée survolent les manifestants au Caire le 1er juillet. - -

Alors que le président égyptien Mohamed Morsi se retrouve esseulé et fragilisé, l'armée pourrait-elle gérer le pays?

En se rangeant du côté des manifestants, l’armée égyptienne a renoué lundi avec un rôle de premier plan dans le pays. Après avoir repoussé l'ultimatum et vu ses soutiens s'effriter, Morsi peut-il conserver le pouvoir? Et, s'il le quitte, un coup d'Etat de l'armée est-il possible? Décryptage.

> L'armée au coeur du jeu politique: existe-t-il un précédent?

La situation rappelle inévitablement 2011. Après des soulèvements populaires, l'armée avait évincé Hosni Moubarak et pris le pouvoir avant d’organiser les élections qui ont porté Mohamed Morsil à la tête du pays. L'actuel chef de l'Etat est le premier président non-issu des rangs de l’armée. Au cours de cette période, le Conseil supérieur des forces armées (CSFA) a concentré de nombreuses critiques et répondu par l'autoritarisme.

"Il y a un an, tous les groupes radicaux qui soutiennent l'armée aujourd'hui voulaient rendre le pouvoir aux civils", rappelle Didier Billion, directeur adjoint de l'Institut de relations internationales et stratégiques interrogé par BFMTV.com.

> Que dit la Constitution?

L'option privilégiée reste une sortie de crise via un consensus entre le gouvernement et les partis d’opposition. Si un accord n'est pas trouvé, la Constitution prévoit la formation d'un conseil présidentiel: les chefs de file des principaux courants politiques et l'armée auraient alors pour mission de nommer un gouvernement de technocrates de transition jusqu'à l'organisation de nouvelles élections.

Un scénario plus probable qu'un coup d'Etat, aux yeux de Didier Billion pour qui "l'ultimatum reste de la tactique. L'armée fera tout pour qu'il n'y ait pas de vide du pouvoir car elle a besoin de stabilité. Son objectif est de créer un gouvernement de technocrates ou multi-partis".

D’après le journal de gauche Al-Shorour relayé par le Courrier international, le Conseil suprême des forces armées se serait "réuni à plusieurs reprises" avant la manifestation du 30 juin et "sans la présence du président de la République".

> Que contiendra la "feuille de route" de l'armée?

Après le rejet par Mohamed Morsi de l’ultimatum de l’armée, elle devrait, comme promis présenter sa propre "feuille de route" pour sortir de la crise. Toujours selon Al-Shorouk, ce plan prévoit "une période de transition d'un an et demi à deux ans, un gouvernement restreint, une [nouvelle] constitution et de nouvelles élections". Les déclarations du chef des armées Abdelfattah Al-Sissi, accueillies chaleureusement par la foule, le 1er juillet vont dans le même sens. Mais, pointe Didier Billion "la feuille de route est une jolie formule encore très floue".

Pour Hasni Abidi, directeur du Cernam (centre d'études et de recherches sur le monde arabe et méditerranéen), interrogé par France Info, "quand on entend feuille de route, ça veut dire: élection anticipée, démission de Morsi ou un référendum sur son maintien".

> L'armée, compte-t-elle prendre le pouvoir?

L’armée dément dans un communiqué toute volonté de coup d’Etat. Les forces armées annoncent ainsi qu'elles "ne participeront pas à la vie politique ou au gouvernement et ne veulent pas outrepasser le rôle qui leur est dévolu par les vrais principes démocratiques enracinés dans la volonté du peuple". "En 2011, l'armée était en première ligne et n'a certainement pas envie d'y retourner", confirme Didier Billion. Certes, "personne ne peut exclure que le général Al-Sissi se retrouve au pouvoir, mais ce n'est vraiment pas la piste privilégiée".

Son positionnement est stratégique. "L'armée n'est pas dans le jeu politique, elle se pose en arbitre", analyse également le professeur d'histoire contemporaine du monde arabe Pierre Vermeren sur BFMTV. "C'est un message fort pour dire qu'il est temps de reprendre le processus politique, gelé depuis trop longtemps".

> Qu'en pensent les citoyens?

Le message des militaires a été reçu favorablement par les manifestants de la place Tahrir qui scandaient sous les hélicoptères venus les saluer: "l'armée et le peuple, une seule main", et le nom du général "Al-Sissi". Le soutien populaire est toutefois plus de circonstance plus qu'idéologique selon Didier Billion: "les gens n'en peuvent plus au niveau économique. Il n'y a pas de réponse, pas d'alternative car les groupes d'opposition ne sont pas capables de gouverner".

De leur côté, les islamistes rassemblés en soutien au président Mohamed Morsi dénoncent une "ingérence flagrante" de l'armée dans les affaires politiques. Même au sein de l'opposition, l'intervention de l'armée dans le débat national ne fait pas l'unanimité.

Aurélie Delmas