BFMTV

Le Coran, le meilleur opposant à la montée de l'antisémitisme dans le monde musulman

un homme lit le Coran à Islamabad, au Pakistan.

un homme lit le Coran à Islamabad, au Pakistan. - AAMIR QURESHI / AFP

Dans la foulée de l'agression verbale antisémite subie par l'intellectuel Alain Finkielkraut en marge d'une manifestation des gilets jaunes à Paris, le débat autour de l'existence d'un antisémitisme intrinsèquement lié à l'islam a rejailli dans les médias. Deux grands spécialistes des textes musulmans nous ont expliqué en quoi la tradition islamique et le Coran fournissaient les meilleurs armes pour lutter contre ces comportements antijuifs.

Les insultes et les menaces proférées le 16 février à l’encontre d’Alain Finkielkraut à Paris par une petite grappe de manifestants détachée du flot des gilets jaunes ont suscité de justes réprobations et de nombreux commentaires. Lorsqu’il s’est avéré que le meneur de la petite bande, Benjamin W., était un musulman proche des milieux salafistes, les analyses liant à l’islam, ou à un certain islam, l’origine de l’antisémitisme actuel ont jailli sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Parmi les exemples les plus frappants, on relève celui de Manuel Valls, ex-Premier ministre, qui jeudi dernier sur RTL dénonçait un "antisémitisme ancré dans la culture musulmane".

"Il y a, au cœur même de l’islam, cette maladie qui (le) ronge qui est l’antisémitisme, la haine d’Israël", a-t-il même avancé. 

Ce type de développement n’est ni propre à Manuel Valls ni propre aux événements de 2019. Il appartient plutôt à une pensée régulièrement remise en selle et parfois réactivée par la barbarie islamiste, comme ce jour de mars 2012 au sein de l’école juive d’Ozar Hatorah balayée par les balles du jihadiste Mohamed Merah: l’antisémitisme ne serait pas seulement un trait de l’islamisme mais une dimension intrinsèque de l’islam lui-même.

En mai dernier, une tribune contre le "nouvel antisémitisme" sommait même la religion musulmane de revoir sa copie, ou plutôt ses écritures:

"Nous demandons que les versets du Coran appelant au meurtre et au châtiment des juifs, des chrétiens et des incroyants soient frappés d’obsolescence par les autorités théologiques, comme le furent les incohérences de la Bible et l’antisémite catholique aboli par Vatican II".

Récurrente dans l’actualité, la question de l'existence ou non d'un antisémitisme profondément lié, incorporé à l’islam doit être examinée. 

La résurgence de l'antisémitisme dans le monde musulman, une douloureuse réalité 

Se tourner vers les textes sacrés musulmans, les mieux à même de dévoiler leurs positions à l’égard du judaïsme, permet d’esquisser quelques réponses. Encore faut-il ne pas le faire seul. Aussi BFMTV.com a demandé à deux spécialistes de l’islam de commenter les passages du Coran ou de la tradition musulmane mentionnant les juifs. 

Reza Shah-Kazemi est un auteur prolifique publiant en anglais mais dont l’un des ouvrages a été récemment traduit en français sous le titre: L’Esprit de tolérance en islam. Dans ce livre, il pose que dans l’histoire du monde musulman le respect des juifs, comme des chrétiens, et leur intégration est la règle et les persécutions l’exception, insistant sur les exemples de l’Andalousie des Omeyyades, de l’Egypte des Fatimides, de la Turquie ottomane ou encore de l’Inde musulmane. Selon lui, cette tolérance historique puise sa source dans la doctrine religieuse elle-même. Pour autant, il ne s’agit pas de se voiler la face. Dans le monde musulman contemporain, une montée de l’antisémitisme est venue se greffer sur le principe originel. La racine du fléau se nourrit dans différents terreaux.

D’une part, l’Etat d’Israël et sa politique concernant la Palestine a suscité une confusion néfaste. "Des musulmans fâchés contre la politique d’Israël ne font pas assez nettement la différence entre le judaïsme et un sionisme agressif, d’ailleurs rejeté par le judaïsme traditionnel", commence Reza Shah-Kazemi. Mais le personnel politique des pays de culture islamique a aussi une lourde responsabilité dans la résurgence de l’antisémitisme.

"Les plus audibles dans le monde musulman ignorent les versets universalistes du Coran. La plupart des personnalités politiques en ont adopté une lecture exclusive", observe le chercheur qui poursuit: "La politique islamique est dominée par des gens qui ont un complexe d’infériorité qui les pousse à construire une idéologie islamiste et non à suivre la religion islamique".

Le dossier contre les éruptions antijuives est pourtant fourni si on considère le corpus musulman. 

Exemplaire du Coran datant de 1867.
Exemplaire du Coran datant de 1867. © Kazuyoshi Nomachi via Wikimedia Creative Commons.

Mystérieuses formules 

Les hadith, ces recueils transmettant les traditions relatives à la vie de Mahomet, présente une curieuse scène. Interrogé par ses compagnons sur la religion la plus aimée de Dieu, le fondateur de l’islam ne cite pas le culte qu’il promeut mais rétorque: "Le monothéisme primordial et indulgent." Reza Shah-Kazemi décrypte:

"Il refuse de nommer une religion en particulier. Et la tolérance est associé par Mahomet à Abraham qui est le symbole du mouvement qui mène du paganisme au monothéisme. Des musulmans ayant une attitude hostile envers les juifs se trouveraient ainsi en contradiction avec cet enseignement". 

Et ce "monothéisme primordial" entre en correspondance avec une expression mystérieuse du Coran où il est question à plusieurs reprises d’une "Mère du Livre", un Coran céleste caché aux yeux des hommes et ayant inspiré le texte que nous connaissons. Tayeb Chouiref, docteur en islamologie et spécialiste de la mystique musulmane, évalue pour nous cette résonance : "Il y a un lien avec cette ‘Mère du Livre’. Dans le Coran, on insiste sur le fait que toute révélation religieuse n’est qu’une manifestation parmi d’autres de la parole divine. C’est un des points qui ancrent l’esprit de tolérance dans la théologie car aucune révélation ne peut prétendre épuiser cette parole divine". 

L'islam, une religion incluant les autres traditions 

Cependant, le Coran et la tradition musulmane semblent porter un rude coup aux écritures des juifs, comme aux évangiles chrétiens, accusant les unes et les autres d’avoir été "falsifiés". "Le Coran parle d’ajouts et de retranchements opérés dans la Bible", concède Tayeb Chouiref qui reprend :

"Mais ce reproche n’est pas une atteinte à la fraternité envers les autres religion ni à la validité de leur culte. Mahomet recommande aux musulmans de ne ‘pas confirmer ni infirmer ce que disent les gens du Livre’. L’attitude prônée est donc la neutralité. Les musulmans seraient d’ailleurs malvenus de juger car les déclarations de Mahomet elles-mêmes font l’objet d’un tri et de débats depuis quatorze siècles". 

L’islam a une particularité dans le paysage des monothéismes: arrivé le dernier, benjamin des discours sur le dieu unique, il a dû immédiatement faire l’apprentissage de l’altérité et s’inscrire dans les pas de ses prédécesseurs. Le Coran lui-même revendique le lignage, qu’il dit clore, de la Torah et de l’Evangile.

"La religion musulmane est inclusive. La substance de la foi est commune à tous les croyants, quelle que soit leur religion. La seule dimension exclusive porte sur la pratique rituelle parce que, selon le Coran, Dieu a établi une voie et une loi pour chaque communauté qui doivent être suivies a l’exclusion des autres voies et lois, qui sont néanmoins révélées par Dieu elles aussi", déclare Reza Shah-Kazemi. 
Des musulmans visitant la grotte de Hira, en Arabie saoudite, où la tradition islamique assure que Mahomet a reçu ses premières révélations.
Des musulmans visitant la grotte de Hira, en Arabie saoudite, où la tradition islamique assure que Mahomet a reçu ses premières révélations. © Nacizane via Wikimedia Creative Commons.

Comprendre la violence du Coran 

Pourtant, les critiques parfois très violentes des textes religieux musulmans, à l'égard des juifs notamment, ne tiennent ni du mythe ni du cas isolé. Pour ne prendre qu’une illustration parmi de nombreuses autres possibles, lisons l’ouverture du verset 82 de la sourate 5 : "Tu trouveras certainement que les juifs et les associateurs sont les ennemis les plus acharnés des croyants". Reza Shah-Kazemi voit ici un registre prophétique très classique: "La véhémence avec laquelle le Coran parle parfois des juifs est la même que celle de Jésus contre les pharisiens ou celles de tous les prophètes juifs envers leur propre peuple quand celui-ci transgresse sa religion". Tayeb Chouiref récuse aussi l’idée d’un flagrant-délit d’antisémitisme et invite à se retourner vers le temps de Mahomet :

"Il faut bien comprendre que quand le Coran parle des juifs, il parle de deux réalités très différentes. Soit il parle du judaïsme en lui-même, bien que rarement, et tient un discours théologique. Soit il met en garde mais dans ce cas-là, il ne parle pas des juifs en tant que tels mais des juifs de Médine qui avaient pris contact avec les Mecquois pour comploter contre le prophète. C’est très historique. Très souvent, on trouve des fragments qui apportent un éclairage sur la situation immédiate de la communauté musulmane de l’époque."

Nuances contre abrogations

Afin de savoir si l’islam voue ou non aux gémonies le judaïsme, encore faut-il s’accorder sur ce qu’il promet aux juifs dans l’au-delà. Le verset 62 de la deuxième sourate affirme:

"Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur". En d’autres termes, dans la mesure où les juifs croient en Dieu, "Allah" n’étant que sa dénomination arabe, ils iront au paradis et non en enfer.

On pourrait croire que l’affaire est pliée. Or, un problème surgit. Certains musulmans parmi les plus radicaux assurent que ce verset est abrogé, c’est-à-dire qu’il est annulé par d’autres versets allant en sens inverse.

"Une minorité de théologiens usent et abusent de la notion d’abrogation. C’est très utile pour éliminer les versets qui les gênent. L’abrogation existe mais seules les prescriptions religieuses peuvent être abrogées, pas les promesses divines", analyse Tayeb Chouiref. 

Il faut admettre qu’il est malaisé pour un lecteur du Coran de faire la part des choses. Et les tenants d’une vision belliqueuse de l’islam auront beau jeu de répliquer qu’il est également commode de proposer une interprétation circonstanciée et historique des versets les plus durs à l’égard des juifs. "Les arguments universalistes doivent être développés très précisément tandis que la lecture de condamnation peut se contenter de prendre des versets où il est question des juifs", soupire Tayeb Chouiref qui prolonge: "Ce n’est pas pour rien si le discours salafiste touche surtout des jeunes en difficulté en leur proposant une fausse clarté tandis qu’un discours nuancé va paraître trop alambiqué". 

La difficile question du jihad 

Et s’il est une notion qui a débordé les frontières du monde musulman pour se tailler une terrible notoriété mondiale, c’est bien celle du jihad. Un verset paraît particulièrement accablant. Il est numéroté 29 dans la sourate 9. "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité", est-il notamment écrit.

"Quand on l’étudie, on voit que c’est un appel au jihad circonstancié", lance toutefois Tayeb Chouiref. "Mais au IIe siècle du calendrier islamique, un théologien y a vu la déclaration d’un jihad permanent. Progressivement, cette interprétation est devenue très répandue, alors que dans le Coran, le jihad n’a pas le sens de ‘guerre’ mais d’effort ou d''effort dans le chemin de Dieu’, même s’il peut aussi prendre un sens défensif. Mais il y a une idée de jihad offensif qui s’est transmise jusqu’au wahhabisme". 

"Bénis la famille de Mahomet comme tu as béni celle d'Abraham" 

Tayeb Chouiref voit dans ce courant de pensée, né dans l’Arabie du XVIIIe siècle et devenu le parrain entre temps du salafisme, doctrine plus récente encore, un appauvrissement de l’islam et la naissance de son visage le plus excluant, et d’un antisémitisme virulent : "Le wahhabisme a interdit la mystique et réduit l’islam au rite". Le remède à cette reconstruction haineuse de l’islam réside notamment dans une approche éclairée des versets les plus problématiques du Coran. Reza Shah-Kazemi pense qu’une attention accrue à la tradition musulmane et à son prophète constitue également une excellente manière pour les musulmans de s’immuniser contre toute glissade antijuive :

"Quand un musulman évoque Mahomet donc prononce le nom ‘Mohamed’, il doit le bénir en même temps. La dimension sacrée de cette pratique est méconnue par les fondamentalistes qui, tout en la pratiquant mécaniquement, veulent éliminer cette dévotion à l’endroit du prophète". Reza Shah-Kazemi achève par une autre scène tirée de la tradition musulmane : "Quand les compagnons de Mahomet lui ont demandé comment il devait le bénir, il leur a dit que la bénédiction idéale était celle-ci ‘Ô Seigneur, bénis Mahomet et sa famille, comme tu as béni Abraham et sa famille’". 

Le monde musulman a déjà entrepris de retrouver ce chemin. En 2016, plus de 300 érudits et responsables musulmans venus de 120 pays se sont accordés sur une "Déclaration de Marrakech". L'idée en est simple: puiser dans le Coran les principes pour assurer la protection des minorités religieuses en terres d'islam. 

Robin Verner