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La religion mandéenne, l'un des plus vieux monothéismes du monde et le plus méconnu

Des mandéens rassemblés autour de la Darfash avant de pratiquer le rite du Baptême.

Des mandéens rassemblés autour de la Darfash avant de pratiquer le rite du Baptême. - Claire Lefort

Ils pratiquent le baptême, célèbrent Jean le Baptiste, mais il ne faut pas confondre les mandéens avec les chrétiens. Héritier des traditions religieuses les plus anciennes, le mandéisme plonge ses racines très profondément. BFMTV.com a rencontré deux spécialistes pour mieux connaître cette foi méconnue et aujourd'hui en péril.

Qu'on soit habitué ou non à l'encens des églises, Noël rappelle un récit connu aux chrétiens: les festivités célèbrent la naissance de Jésus, considéré comme le Messie, et plus encore de Dieu fait homme. Mais une communauté religieuse, longtemps nichée entre le Tigre et l’Euphrate et aujourd'hui éclatée aux quatre coins du monde, insiste: il y a eu erreur sur la personne. Pour les mandéens, représentants d’un des monothéismes les plus anciens du monde et sans doute le plus méconnu, la figure véritablement importante du tableau est celle de Jean le Baptiste, dont ils font leur dernier prophète.

Non, le mandéisme n'est pas une copie du christianisme

A première vue, on est tenté d’établir un rapport étroit, fait de proximité et de transpositions, entre les chrétiens et les mandéens: comme les premiers, les seconds suivent les enseignements d’un personnage dont la trajectoire a depuis été consignée dans le Nouveau Testament; comme les chrétiens, les mandéens pratiquent (et abondamment) le baptême. Enfin, la Darfash, mot araméen désignant la "grande bannière", c’est-à-dire l’emblème des mandéens, ressemble curieusement à une croix. Le mandéisme, un christianisme qui ne dit pas son nom, donc? Rien ne pourrait être plus faux.

Claire Lefort, anthropologue, spécialiste des mandéens, qu’elle côtoie souvent et dont elle a traité dans Les Sabéens-Mandéens: premiers baptistes, derniers gnostiques, réfute auprès de BFMTV.com l'idée d’analyser cette religion en regard de ses grands concurrents, que ce soit le christianisme ou l’islam.

"C'est une impasse. C'est une approche biaisée car elle arrive avec des catégories de pensée préétablies", pose-t-elle.

Et, comme le jeu des ressemblances est décidément trompeur, la Darfash n’a rien d’une croix: il s’agit simplement de deux rameaux d’olivier dont les pointes indiquent les points cardinaux, l’extrémité verticale montrant le ciel. Pour le reste, il suffit d’être pragmatique: "Il y a seulement un rameau plus long parce qu'il faut bien pouvoir le planter au sol", balaie Claire Lefort.

Influences orientales 

Pour mieux comprendre le mandéisme, mieux vaut se tourner vers des cultes orientaux comme le mazdéisme, le zoroastrisme et le manichéisme. De ces trois religions, on dira seulement deux choses: elles ont toutes disparues, contrairement au mandéisme, et elles cultivaient une vision séparant la vie en deux principes antagonistes. "Les mandéens sont très marqués par le dualisme, ombre et lumière par exemple, mais moins par l’opposition entre les bons et les méchants", précise la chercheuse qui rappelle aussi que les mandéens répète encore un autre écho, celui du gnosticisme (qui désigne un ensemble de croyances ayant en commun l'idée d'une émancipation par la connaissance, et d'un monde imparfait par nature).

"Il y a l’idée qu’il faut s’extirper de la matière dans la tradition gnostique. Mais cette matière et ce corps ne sont pas mauvais intrinsèquement", détaille l’universitaire.

Ce serait même l’inverse. Dans la mesure où il est voulu par Dieu, le corps est une forme de perfection, d’où l’interdiction formelle de la circoncision pour les mandéens et leur rejet d’Abraham, premier circoncis selon la tradition hébraïque.

Dater sans carbone 14

Voisine depuis de nombreux siècles du christianisme et de l’islam, la religion mandéenne, qui cumule tant d’influences, les précède peut-être. Mais comme toutes les datations hors de portée du carbone 14, elle est bien malaisée à établir. Claire Lefort navigue entre certitude et prudence:

"Le mandéisme est vraiment apparu dans ce creuset qu'était la Mésopotamie. On tourne autour de 4.000 ans mais je ne peux pas vous dire à quel point ce chiffre est fiable ou non. Ce qui est sûr c'est que cette religion est apparue au moment des grands empires mésopotamiens."

Historien, bibliste, auteur de Biblissimo, étude érudite de l’Antiquité judaïque dont il est un grand spécialiste, André Paul se montre assez circonspect sur ce chapitre. Interrogé par BFMTV.com, il procède par étapes: "Qu'est ce qu'on a comme témoins? On a le grand corpus littéraire, constitué comme un ensemble d'écrits à partir du VIIIe siècle seulement. A ce moment-là, les mandéens ont été poussés à fixer leurs écrits car les musulmans les avaient classés parmi les 'gens du Livre'." L’universitaire remonte encore le fil: "Qu'est ce qu'il y avait avant? Il y avait des coupes en argile et des morceaux de plomb sur lesquelles il y avait des inscriptions en araméen babylonien plus ou moins magiques. Et ça, c'est très ancien, ça nous ramène au IVe siècle, peut-être à la fin du IIIe siècle." C’est tout? Non: "On fait quand même des recoupements qui nous permettent de remonter jusqu'au IIe siècle." Au-delà, l’historien ne veut pas s’avancer. L’araméen est toujours la langue du mandéisme, celle de ses prières, de ses livres, de son clergé.

Une rencontre 

Les mandéens ont donc une même langue en partage. Mais il apparaît que le mandéisme actuel dérive de deux communautés très différentes à l’origine. On se reporte d’abord aux croyances nées au cœur de ce qu’on appelle aujourd’hui le Moyen-Orient: "Dans cet ensemble des religions mésopotamiennes polythéistes, des courants se sont détachés et se sont tournés vers, ce qui n'était pas tout à fait du monothéisme, mais l'adoration d'une entité et non pas d'un panthéon", analyse pour nous Claire Lefort.

A plus de mille kilomètres, et quelques siècles en aval, de là, Jean le Baptiste fait des disciples en Palestine: "Dans l'écriture des Evangiles, et des Actes des apôtres, entre 90 et 110, on a une attestation d'une certaine façon de rituels baptistes. Avec Jean le Baptiste dont on nous dit dans les Actes qu'il avait des fidèles, une famille baptiste qui concurrençaient les fidèles de Paul. Il y avait donc des mouvements baptistes", dépeint André Paul.

Comment expliquer que ces deux familles de pensée n’ayant pas grand-chose en commun aient fini par se rencontrer pour enfanter le mandéisme? Claire Lefort reprend la main:

"Au Ier siècle, un syncrétisme se fait avec les disciples de Jean le Baptiste qui ne rejoignent pas le christianisme et qui font l'objet, comme les premiers chrétiens, de persécutions de la part des juifs, ils vont donc être amenés à fuir. Et quand vous fuyez à l'est du Jourdain, et cherchez des cours d'eau importants, vous tombez sur le Tigre et l'Euphrate. Ils y retrouvent ces héritiers de religions mésopotamiennes. Et on en arrive au mandéisme dans sa forme actuelle."

L'eau, principe de vie 

Jean le Baptiste s’est imposé comme la soudure en même temps que la clé du mandéisme. Mais la généalogie de ce dernier indique que le phénomène s’est accompli dans un second temps. "En réalité, c'est un héros secondaire, qui n'a été honoré dans les traditions que tardivement. Et ce n’est pas un agent de révélation", appuie André Paul. Et le Jean le Baptiste prophète des mandéens n’a que peu à voir avec celui des chrétiens. Reprenant les titres des livres religieux des mandéens, Claire Lefort trace son portrait: "Dans la Ginza Rabba, le Grand Trésor, mais aussi d'autres ouvrages, dont le Livre de Jean Baptiste, il est marié et a des enfants car Dieu le lui a demandé. Lorsqu'il est dans le désert, Dieu s'adresse à lui, avec le symbole de l'eau comme représentation de la vie, en lui disant: 'Si tu n'as pas d'enfants, tu es une source tarie, c'est donc ton devoir de te marier et d'avoir des enfants'."

L’eau est indissociable de Jean le Baptiste, dont les Evangiles disent par ailleurs qu’il a baptisé Jésus dans l’onde du Jourdain. A plus forte raison, l’eau est essentielle aux mandéens. Ceux-ci réitèrent le baptême une fois par semaine et à l’occasion des fêtes religieuses. André Paul rappelle le geste du prophète: "Les Mandéens parlent de 'Jourdain céleste' et tous les points d'eau où on baptise sont ce 'Jourdain céleste'". Il ne s’agit pas seulement d’eau, encore faut-il qu’elle soit vive. Les mandéens se plongent dans les rivières, les fleuves mais jamais dans une eau stagnante.

"Pour ce qui est de la théologie, l'eau est source de vie. L'eau qui jaillit est principe fondamental de vie. L'eau vive jaillit en ayant sa source dans la résidence de Dieu. Elle est donc aussi cet élément qui permet de faire le lien entre l'espace divin et le monde d'en bas", décortique Claire Lefort. A l’inverse, "l'eau stagnante n'est pas source de vie car elle est privée de ce principe vital qui est le mouvement", note-t-elle encore.

En plus de s’intéresser à ce qui fait la vie, une religion en est une parce qu’elle a son idée sur la mort. "La représentation de l'au-delà est très marquée par ce qu'on peut trouver chez les gnostiques. C'est vraiment l'idée selon laquelle, au moment de la mort, un cheminement de l'âme se fait à travers un circuit en différentes étapes pour arriver à ce qu'on pourrait appeler la résidence de Dieu. C'est là que l'âme retrouvera celles des mandéens des millénaires passés", représente la spécialiste.

Danger de mort 

Pour atypique qu’elle paraisse aujourd’hui, la religion mandéenne a le cuir épais, ce qui explique qu’elle existe toujours. Mais ça pourrait bien ne pas durer: le mandéisme est une foi en danger de mort. Postulant qu’il rassemble un peuple élu, rappelant ici le judaïsme, il n’a jamais cherché à faire des adeptes, à convertir. Si cette donnée peut expliquer que le mandéisme n’ait jamais conquis les masses, elle ne dit toutefois rien de l’effondrement du nombre de ses fidèles.

"Un chiffre stable, assez fiable, c'est un million de mandéens en Irak et en Iran au début du XXe siècle. Aujourd'hui, entre les persécutions, les conversions forcées, et les différents défis à la communauté, on est autour de 70.000 mandéens dans le monde", évalue Claire Lefort.

Les mandéens ont traversé les âges dans leur petite région du sud de ce qui est devenu l’Irak. Leur situation s’est à nouveau dramatiquement fragilisée à la chute de Saddam Hussein, avec l’éclatement politique de l’Irak et l’apparition de milices religieuses. Une autre caractéristique joue encore à leur détriment: "Il y a un refus complet de la violence physique, mentale ou morale. C'est une société pacifique à l'extrême", déclare Claire Lefort.

Conséquence: ces cibles de plus en plus faciles ont déserté leur région d’Irak en masse. Il n'y subsiste, tout au plus, que 300 familles, d’après la chercheuse, les plus pauvres. La diaspora a envoyé les autres en Australie, en Suède, en Turquie, dans les camps de réfugiés de Jordanie, de Syrie ou du Liban. Certaines communautés expatriées sont désormais dans la plus grande difficulté au moment de transmettre leur religion, d’autant plus que les officiants sont rares et longs à former. Ils sont pourtant incontournables pour les rites mais aussi la lecture des textes, écrits en araméen.

L'exemple français 

Mais l’exemple des mandéens accueillis en France, dont les premiers sont arrivés en 2010, qui sont à présent 500 environ, regroupés près de Tours, éclaircit ce panorama. Claire Lefort, qui les connaît bien, fait le point:

"Ils viennent d'accueillir depuis quelques mois un homme qui n'est qu'au premier stade du clergé, l'équivalent d'un diacre, mais qui a le droit de pratiquer le baptême, bien qu’il n’ait pas le droit de célébrer les mariages par exemple. Ils peuvent désormais pratiquer le baptême régulièrement, et ils ont eu leur petit terrain pour le faire."

Les mandéens ont décidément le cuir épais. Et, après tout, ils en ont vu d’autres.

Robin Verner