BFMTV

Mai 68, gilets jaunes: une comparaison qui a ses limites

Une barricade en feu dans le quartier latin de Paris, en mai 1968

Une barricade en feu dans le quartier latin de Paris, en mai 1968 - AFP

"Du jamais vu depuis 1968" a jugé Anne Hidalgo le week-end dernier, après des émeutes particulièrement violentes dans la capitale. Pour l'historien Fabrice d'Almeida, la comparaison entre les gilets jaunes et la révolte étudiante d'il y a quarante ans a ses limites.

Même barricades, même animosité à l'égard des forces de l'ordre et mêmes appels à plus de justice sociale: 1968-2018, même combat? Le mouvement des gilets jaunes, qui donne des insomnies au gouvernement Philippe depuis trois semaines, est régulièrement comparé aux grandes manifestations étudiantes survenues cinquante ans plus tôt.

"Du jamais vu depuis 1968" a même jugé Anne Hidalgo le week-end dernier, après des émeutes particulièrement violentes dans la capitale. Ce vendredi, Edouard Balladur, à l'époque conseiller social du Premier ministre de l'époque, George Pompidou, a lui estimé que pour le gouvernement, la tâche était "plus facile à l'époque" car depuis, "les choses se sont émiettées". Pour Fabrice d'Almeida, historien et professeur d'histoire contemporaine, la comparaison a ses limites.

Pensez-vous que la comparaison entre les gilets jaunes et Mai 68 se justifie?

Je pense que le principal point commun entre les deux mouvements, c'est qu'ils débordent le monde syndical, que la base a dépassé l'appareil. En général, les mouvements sociaux sont représentés, or là il n'y a pas de porte-parole officiel qui se dégage. C'était aussi le cas en Mai 68: des dirigeants de l'Unef avaient été choisis pour représenter le mouvement mais il y avait aussi beaucoup de gens qui n'étaient pas syndiqués.

Qu'est-ce-qui diffère selon vous entre ces deux grands mouvements de révolte?

Il y a déjà une différence de contexte: au moment de Mai 68, le général de Gaulle était en place depuis dix ans. Le contexte idéologique aussi était totalement différent. Le parti communiste rêvait d'Union soviétique, de la Chine, du castrisme. On imaginait une société alternative. Je ne pense pas que ce soit le cas avec les gilets jaunes. Ils ne veulent pas réellement abattre la cinquième République ou la Sécurité sociale. Enfin, en 1968, le mouvement était poussé par la jeunesse, c'était les jeunes contres les vieux, quand les "gilets jaunes" sont principalement des pères et mères de famille.

Ce matin, Édouard Balladur a jugé qu'en Mai 68, "la tâche était peut-être plus facile qu'aujourd'hui" pour les autorités car la société était bien plus optimiste. Qu'en pensez-vous? 

Il a totalement raison. A l'époque, nous vivions vraiment en société, avec du lien social. C'était encore la France de l'expansion, il y avait très peu de chômage. Il y avait une vraie culture ouvrière, une conscience collective. Aujourd'hui il y a moins de cohabitation et davantage de ségrégation. A l'époque, l'émotion dominante était la joie. On voulait la plage sous les pavés. Aujourd'hui le mot le plus utilisé, c'est colère. 

Mai 68 avait pour théâtre le quartier latin. Les gilets jaunes ont choisi les Champs-Elysées. Cette géographie de la contestation est-elle révélatrice de quelque chose?

Le quartier latin, c'était le milieu étudiant. Cela allait avec les revendications des manifestants, qui se battaient pour la culture. D'ailleurs la principale victoire de Mai 68 s'est obtenue sur le champ culturel, avec la fin du paternalisme, la démocratisation du savoir. Pour ce qui est des gilets jaunes, les Champs-Elysées et l'Arc de Triomphe sont des symboles de la patrie. On se bat pour plus de patrie. Cela pose la question du déficit de patriotisme dans nos sociétés qui n'en sont plus vraiment, nos nations qui n'en sont plus vraiment. 

Y-a-t-il des enseignements à tirer de Mai 68 pour le gouvernement qui tente de sortir de la crise?

Encore une fois, la situation est très différente. En 68, dès le 25 mai, soit douze jours après le début des manifestations, tous les acteurs sociaux étaient réunis autour d'une table. Là, ça fait déjà quatre semaines, et toujours rien. Et pour cause: ils ne savent pas qui inviter. De Gaulle est sorti de la crise par le règlement politique, avec la dissolution. Aujourd'hui, Macron ne prendrait pas le risque de dissoudre, ce qui pourrait faire intervenir de nouveaux acteurs électoraux. Il pourrait organiser un référendum mais cela risque de tourner en un "oui ou non Macron?". Reste la piste proposée par le président d'une grande concertation nationale, mais encore faut-il trouver les bons interlocuteurs. 

Claire Rodineau