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Société

Les militants végans vont-ils trop loin dans la défense de la cause animale?

Une militante de la cause animale lors d'une manifestation à Paris, en novembre 2017.

Une militante de la cause animale lors d'une manifestation à Paris, en novembre 2017. - JACQUES DEMARTHON / AFP

Alors qu’une militante de la cause animale a été condamnée jeudi à sept mois de prison avec sursis pour apologie du terrorisme, après s'être réjouie de l'assassinat du boucher du Super U de Trèbes attaqué par Radouane Lakdim, les activistes de la cause animale apparaissent divisés sur leurs modes d’action. Dans le même temps, le véganisme semble connaître une certaine démocratisation.

"Ben quoi, ça vous choque un assassin qui se fait tuer par un terroriste? Pas moi, j'ai zéro compassion pour lui, il y a quand même une justice". Pour ce message posté sur les réseaux sociaux, une militante de la cause animale, jugée jeudi en comparution immédiate pour "apologie du terrorisme", a été condamnée à une peine de sept mois de prison avec sursis. Posté trois jours après l'assassinat à Trèbes du boucher du Super U, victime du terroriste Radouane Lakdim, ce message avait ensuite été retiré. Il faut dire qu’il a suscité une immense réaction de dégoût.

"C’est vraiment de la bêtise. C’est ridicule, parce que ce n’est pas ce que prône L214, dont elle se revendique. Nous on ne traite pas les gens d’assassins, ce qu’on attaque ce sont les pratiques et pas les personnes", assure Brigitte Gothière, cofondatrice de l’association qui s'est spécialisée dans la diffusion de vidéos choquantes sur le sort des animaux.

Il n’empêche, cet épisode mérite que l’on pose la question: certains militants de la cause animale sont-ils devenus des extrémistes? "Ça me semblerait étrange d’arriver à une lutte violente pour défendre un point de vue qui se veut éminemment non-violent", veut croire Brigitte Gothière.

"Un ras-le-bol peut déboucher sur des paroles malheureuses"

Dans le monde du militantisme anti-spéciste, tout le monde n’est pourtant pas exactement sur la même longueur d’onde quand il s’agit d’évoquer ce message posté par une internaute végane. Pour Tiphaine Lagarde, cofondatrice de 269 Libération Animale, cette déclaration relève à la fois de la "naïveté" et de la "mauvaise radicalité". Certains militants mettent-ils vraiment sur le même plan un terroriste et un boucher de supermarché?

"Je ne me prononcerai pas sur le fait de savoir si ça existe. Peut-être que ça existe. Il faut aussi comprendre que certains militent depuis des années sans voir de grand changement. Que la cause animale est toujours présentée comme un problème mineur, et qu’il y a peut-être aussi un certain ras-le-bol, une frustration qui peut déboucher sur des paroles malheureuses".

La nuance de point de vue a son importance. Selon un connaisseur du milieu du militantisme végan, "il y a une scission entre des radicaux qui rêvent du grand soir et d'autres qui pensent qu’il faut être exemplaire pour diffuser leurs idées". Entendu par la justice jeudi soir et vendredi matin dans le cadre d’une enquête sur l’occupation de l’abattoir de Roanne en février dernier, Tiphaine Lagarde revendique d’ailleurs un engagement plus radical que celui de L214: "Nous avons des modes d’action qu’on n’a pas l’habitude de voir dans le mouvement pour le droit des animaux, qui est quand même en général assez soft, assez gentillet, assez porté sur la sensibilisation des personnes".

"La révolution ne va pas pouvoir se faire tout de suite"

Les deux associations se trouvent tout de même réciproquement "complémentaires", et elles poursuivent in fine le même but: mettre fin à l'exploitation de l'animal par l'homme. En clair: elles ne sont pas en guerre.

"Quand on a rejoint le mouvement dans les années 2000, c’était plutôt les mouvements libertaires qui étaient engagés", raconte Brigitte Gothière. "Au départ, nous aussi on est parti sur le grand soir, et on s’est vite rendu compte que ça allait être un peu compliqué. La révolution ne va pas pouvoir se faire tout de suite, on a des batailles intermédiaires à gagner: interdire les cages pour les poules pondeuses, ou instaurer des menus végétariens voire végétaliens dans la restauration collective".

Pour Marianne Celka, sociologue à l’université Paul-Valéry de Montpellier et auteur de Vegan Order*, "il y a des différences de degré dans l’activisme" des animalistes. Un activisme qui va bien au-delà de L214 et de 269 Libération Animale. "C’est une nébuleuse assez complexe. Depuis les années 1960, il y a eu des cellules de libération animale, comme l’Animal Liberation Front (ALF), qui se sont déployées un peu partout en Europe et en Amérique. Et dès le début, cet activisme était radical, au sens du retour aux racines. Mais aussi parce qu'il se place dans l’action directe: des laboratoires saccagés, des bombes incendiaires dans des centres d’exploitations animales, des menaces de mort à des tortionnaires… Mais l’ALF appartient au passé".

Des organisations sans leaders et anonymes

Le mouvement tient tout de même encore un compteur de ses actions, dont certaines se sont déroulées en France, et récemment (six depuis le début de l’année 2018): vitrines de boucheries vandalisées, libérations d’animaux, sabotage de matériel, saccage de huttes de chasseurs… Le genre d'opérations qui sont l’œuvre "d’organisations sans leaders, qui ne communiquent que très rarement avec les médias et sous couvert d’anonymat", poursuit Marianne Celka.

Pour la sociologue, ces actes sont tout de même à mettre sur le compte d’une petite minorité. Une minorité qui vivrait assez mal un fait paradoxal:

"Le véganisme se déradicalise parce que c’est un mode de vie démocratisé depuis les années 2010", explique Marianne Celka. "Le capitalisme dévoreur de chair animale qui est dénoncé par les militants de l'anti-spécisme propose désormais des produits végans: des burgers veggies, des chili con carne végans, du foie-gras végan… Tout ça en plus de la viande bon marché habituelle".

Certains vivent donc la hype végan comme une trahison aux idéaux de base. Tiphaine Lagarde admet d'ailleurs que le mouvement "comporte beaucoup de dérives, il est très consumériste. La société commence à réagir. Mais concrètement il n’y a pas d’effet: les abattoirs fonctionnent toujours à plein régime, les grands groupes de l’exploitation animale annoncent des chiffres d’affaires en hausse". Brigitte Gothière, elle, estime que "les associations de défense des animaux, ce qu’elles font, c’est de mettre les cartes sur la table. Notre objectif c’est d’emporter la société dans son entier, pas de créer le plus petit club végan du monde". Un club où les auteurs de messages haineux ne sont pas vraiment les bienvenus.

* Vegan Order, Marianne Celka, Arkhê, 2018

petit lexique de la cause animale

Végétarien: Sans doute le plus connu et le plus répandu des modes de consommation restreignant la consommation animale. Le végétarien renonce à consommer de la viande, du poisson et des mollusques.

Végétalien: Le végétalien est une sorte de super-végétarien. En plus de ne consommer ni viande, ni poisson, il refuse également de se nourrir de produits issus de l’exploitation animale: le beurre, le fromage, le lait, le miel.

Flexitarien: C’est un comportement difficile à quantifier, de par sa nature même. Le flexitarisme est une version light du végétarisme, dont il s’inspire pour se livrer à une consommation raisonnée de viande ou de poisson.

Végan: Le véganisme est un mode de vie, également appelé végétalisme intégral. En plus de proscrire l’alimentation à base de viande et de poisson, il interdit également les produits issus de l’exploitation animale au sens large: la fourrure ou le cuir, mais aussi les cosmétiques ou les médicaments testés sur des animaux. Le terme a été inventé par le Britannique Donald Watson en 1944 lors de la fondation de la Vegan Society.

Anti-spéciste: L’anti-spécisme est un mouvement militant né dans les années 1970. Il défend l’idée selon laquelle l’espèce à laquelle appartient un animal ne suffit pas à décider de la façon dont on doit le traiter. Il s’oppose au spécisme, qui place les humains au-dessus de toutes les autres espèces animales.

Carniste: Terme utilisé par les militants anti-spécistes pour qualifier les gens qui continuent à consommer de la viande animale.

Antoine Maes