BFMTV

L'Académie française adopte un rapport historique sur la féminisation des noms de métiers

Un panneau indiquant les réunions hebdomadaires de l'Académie française. (Photo d'illustration)

Un panneau indiquant les réunions hebdomadaires de l'Académie française. (Photo d'illustration) - Académie Française

Après des décennies de critiques sur sa réticence face à la féminisation des noms de métiers, l'Académie française a finalement adopté ce jeudi un rapport reconnaissant cette évolution du langage.

Petite révolution au quai de Conti. Ce jeudi, les Immortels ont adopté, "à une large majorité", un rapport sur la féminisation des noms de métiers dans la langue française. Le texte doit encore faire l'objet d'un vote.

Ils ont estimé qu'il n'existait "aucun obstacle de principe" à la féminisation" des noms de métiers et de professions. "Celle-ci relève d'une évolution naturelle de la langue, constamment observée depuis le Moyen Âge", explique le rapport adopté par les académiciens.

"S'agissant des noms de métiers, l'Académie considère que toutes les évolutions visant à faire reconnaître dans la langue la place aujourd'hui reconnue aux femmes dans la société peuvent être envisagées", indique le rapport rédigé par une commission présidée par l'historien Gabriel de Broglie, 87 ans, et composée de la romancière et essayiste Danièle Sallenave, du poète d'origine britannique Michael Edwards et de l'écrivaine et biographe Dominique Bona. 

La pratique décidera des usages

L'Académie française ne compte toutefois pas "dresser une liste exhaustive des noms de métiers et de leur féminisation inscrite dans l'usage ou souhaitable" ni "édicter des règles de féminisation des noms de métiers" en arguant que ce serait "une tâche insurmontable".

"Il convient de laisser aux pratiques qui assurent la vitalité de la langue le soin de trancher", a indiqué l'Académie qui a retenu dans son rapport des mots jusqu'à présent tabous comme "professeure".

Si le geste peut sembler anodin en 2019, alors que tous les services administratifs prennent en compte la place des femmes dans les métiers, c'est pourtant un grand chambardement à l'Académie française. On reproche souvent à l'institution d'être un peu plus lente que la société et l'usage courant sur le sujet. 

L'Académie "rejette un esprit de système qui tend à imposer, parfois contre le voeu des intéressées, des formes telles que professeure, recteure, sapeuse-pompière, auteure, ingénieure, procureure (...) qui sont contraires aux règles ordinaires de dérivation et constituent de véritables barbarismes", écrivait-elle en… 2014.

Un dossier sur la table des Immortels depuis fin 2017

Avance rapide jusqu'à fin 2017 où, en pleine polémique sur l'écriture inclusive fin 2017, les Immortels annoncent relativement discrètement que oui, ils vont - enfin - se pencher sur la féminisation des noms de métiers. Si des mots comme "aviatrice", "infirmière", "bûcheronne" figuraient dans son dictionnaire depuis sa huitième édition (1932-1935), certains commençaient à poser sérieusement problème.

C'est par exemple le cas "d'ambassadrice", souvent cité par les défenseurs de la féminisation comme exemple des absurdités de l'Académie au fil des éditions de son dictionnaire.

"Première édition, 1694: 'Ambassadrice, femme chargée d'une ambassade'. Dès la deuxième édition: 'épouse d'un ambassadeur'", soulignait dernièrement le linguiste Bernard Cerquiglini auprès de BFMTV.com.

A ce jour, une ambassadrice est toujours "femme d'ambassadeur" aux yeux de l'Académie. Son dictionnaire étant désormais en ligne et sa 9e édition en cours d'achèvement - où figurent déjà par centaines des formes féminines correspondant à des noms de métiers - l'institution va-t-elle le mettre à jour directement après ce rapport?

L'innovation va peut-être pouvoir accélérer la féminisation. Dans son rapport, les Immortels soulignent qu'il est "possible" qu'une fois la 9e édition "achevée et mise en ligne", " des révisions puissent être apportées pour intégrer des évolutions confirmées". 

"La langue française tend à féminiser faiblement ou pas les noms de métiers au sommet de l'échelle sociale"

"L'Académie propose, elle n'impose pas. Ce sont des préconisations", rappelle ce jeudi dans le Figaro Gabriel de Broglie, Immortel et membre de la commission chargée du fameux rapport.

"Peut-on tout dire?", demande d'ailleurs le quotidien à Dominique Bona, qui a travaillé sur le texte. "Oui! Pourquoi une femme ne pourrait pas devenir sapeuse-pompière? Pourquoi faudrait-il toujours exercer nos métiers au masculin?", rétorque-t-elle.

"L'étude du mot 'chef' conduit à un constat", relèvent les Immortels dans leur rapport historique. "La langue française a tendance à féminiser faiblement ou pas les noms des métiers (la remarque peut être étendue aux noms de fonctions) placés au sommet de l’échelle sociale", exposent-ils. 

Reste à voir ce que le vote du rapport changera. Un argument en plus pour une femme voulant féminiser son grade? Moins d'hésitation sur l'alternative féminine à un métier d'ordinaire genré au masculin? Si l'Académie française assure ne pas vouloir froisser l'usage, celui-ci a pris une grande longueur d'avance; au détriment parfois d'une alternative unique. En témoignent les cheffes, cheftaines, chèfes…

Liv Audigane