BFMTV
Société

La valse des mots disparus des dictionnaires

Si les nouveaux mots du dictionnaire sont médiatisés, ceux qui en sortent se font beaucoup plus discrets. Comment les lexicographes choisissent-ils les mots qui vont devoir quitter les rangs du dictionnaire?

Aumusse, boursicaut, friponneau, amphigourique… Vous n'avez jamais lu ou entendu ces mots? C'est normal, ils ont "disparu". Ou plutôt, ils ont été supprimés du Petit Larousse à l'occasion d'une refonte, faute d'un emploi suffisant dans la vie de tous les jours.

Si chaque année on parle des mots nouveaux comme running, troll, écriture inclusive, phô ou encore zadistes, les mots vieillis sortent généralement des dictionnaires par la petite porte. Dans le roman La vie, mode d'emploi de Georges Perec, le tri incombe à Albert Cinoc, employé par les éditions Larousse pour "tuer" des mots.

"C'est un homme malheureux car il doit éliminer des mots toute sa vie, tout le temps", raconte Bernard Cerquiglini, éminent linguiste et professeur à l'université Paris Diderot. "Arrivé à la retraite, il prépare un dictionnaire de tous les mots qu'il a tués", poursuit l'auteur de l'introduction des Mots disparus de Pierre Larousse, un ouvrage qui rend d'ailleurs hommage à tous ces laissés de côté.

Pas de tel personnage aux éditions Larousse, promet-il à BFMTV.com, "dans la mesure où on ne 'tue' pas de mots et quand on ôte des mots du dictionnaire, ce sont les mêmes personnes qui les font rentrer", assure-t-il.

"C'est un crève-coeur"

"Dire qu'on a ôté un mot magnifique, c'est un crève-coeur", confie d'ailleurs le linguiste, qui regrette la disparition de lourderie. "Lourderie ou lourdise, n.f. Faute grossière contre le bon sens, la bienséance", peut-on lire dans un Petit Larousse illustré du début du 20e siècle.

lourdise
lourdise © Liv Audigane

Néanmoins, "le Larousse est chaque année une photographie de l'évolution de notre société", rappelle Bernard Cerquiglini. Les noms de métiers, par exemple, connaissent toujours un important renouvellement: les chaufourniers, coffretiers et argenteurs ont peu à peu laissé place aux informaticiens, développeurs et collaborateurs en tous genres.

Si 150 mots entrent tous les ans, les sorties ne s'effectuent, elles, que tous les dix ans, à chaque "refonte" du dictionnaire. A cette occasion, lorsqu'un "petit comité d'environ trois ou quatre personnes" se réunit pour trancher parmi 450 entrées, il statue aussi sur les sorties.

"Au fond, nous sommes tous des sortes d'Albert Cinoc, malheureux à l'idée d'ôter un mot du dictionnaire", assure Bernard Cerquiglini. Pour "sauver" le plus de mots possibles, les lexicographes (rédacteurs du dictionnaire) jouent alors sur le grammage du papier, le nombre de photos, la typographie, etc.

Depuis la première édition du Petit Larousse illustré (1906), environ 10.000 mots ont "disparu" contre 18.000 nouveautés, notamment avec l'essor de la médecine, de l'informatique et de la chimie.

"On peut ôter des sens"

"On peut ôter des sens aussi, ou en ajouter", fait remarquer Jean Pruvost, lexicologue et chroniqueur de langue à Radio France. "'Achalandé' signifie aujourd'hui de manière courante qu'il y a beaucoup de marchandises, alors qu'autrefois cela voulait dire qu'il y avait beaucoup de clients, de 'chalands'", explique-t-il.

Dans ce même Petit Larousse illustré du début de XXe siècle, on peut aussi lire, à hélicoptère: "N.m. Appareil d'aviation, qui n'a d'ailleurs jamais existé que comme jouet d'enfant". 

helicoptere
helicoptere © Liv Audigane

L'Académie française aussi renouvelle sa nomenclature. Et pour cause: non seulement la première édition de son dictionnaire date de 1694, mais plusieurs décennies séparent parfois deux éditions. De quoi comporter quelques termes défraîchis. Patrick Vannier, rédacteur au service du dictionnaire de l'Académie, estime à 500 le nombre de mots sortis entre chaque édition, contre 25.000 ajoutés à la dernière.

"On en sort quelques-uns mais on le fait un peu à regret, car on considère que l'Académie française a quand même une mission patrimoniale, donc on essaie d'éviter d'en sortir trop", explique-t-il à BFMTV.com.

La Compagnie conserve notamment le vocabulaire nécessaire pour comprendre les grands textes de la littérature des 18e et 19e siècles, voire début 20e.

Des "enquêtes de terrain" pour déterminer l'usage d'un mot

"En général, on sort des mots déjà présentés comme vieillis dans l'édition précédente, voire avant. La sixième édition date par exemple de 1835, donc ça veut dire que ça fait bientôt deux siècles qu'ils sont considérés comme vieillis", développe Patrick Vannier.

Ce sont les Académiciens eux-même qui décident du maintien d'un mot dans le dictionnaire ou non, sur proposition du service du dictionnaire. Ce dernier mène parfois des petites "enquêtes de terrain", en plus des ouvrages techniques qu'il peut consulter.

"Pour un mot du vocabulaire de la charpenterie, on avait contacté quelqu'un qui avait été charpentier depuis plus de 60 ans et avait écrit un ouvrage sur le vocabulaire de la charpenterie", se souvient-il. "Il ne l'avait jamais rencontré. Dans ce cas-là, on sort le mot, parce que même si les plus grands spécialistes n'en ont pas entendu parler, ça ne sert à rien de le conserver."

Le mot est ensuite présenté avec la mention "Faut-il maintenir?" aux Académiciens le jeudi. "Il n'y a pas de réunion spéciale pour les mots à éliminer", assure Patrick Vannier. C'est donc la marche normale qui prévaut: une réunion le matin en comité restreint, avec douze Académiciens qui travaillent essentiellement sur l'avancée du dictionnaire; l'après-midi, les questions relatives au dictionnaire peuvent être abordées lors de la séance plénière, mais ce n'est plus la priorité.

Le Petit Robert garde tous ses mots

D'autres revendiquent ne jamais sortir de mots, comme Le Petit Robert (qui, avec une première publication en 1967, est aussi plus récent que certains de ses "collègues").

"C'est lié à la nature de nos ouvrages tout simplement. Ce sont des ouvrages historiques qui décrivent des états de langue antérieurs. Ce n'est pas parce qu'un mot est vieilli qu'on va le retirer, on va juste marquer les indications nécessaires pour savoir s'il est toujours en usage ou pas", assure à BFMTV.com Marie-Hélène Drivaud, la directrice éditoriale.

"Ce qui pose un peu des problèmes de place, je ne vous le cache pas", concède-t-elle. "On est déjà au maximum des possibilités techniques des relieuses et des brocheuses", déclare la directrice, "donc on joue sur des tas de choses: grammage du papier, marges, etc. Les nouvelles techniques de composition numérique nous aident bien pour varier l'interlignage de manière absolument imperceptible."

Le Petit Robert peut néanmoins compter sur son grand frère, en version numérique, qui n'obéit donc pas aux limites spatiales. En 1993, certains mots comme "cache-corset" ou "essuie-plume" ont ainsi transité vers le Grand Robert.

Des mots qui "s'endorment"

Parfois, des mots "ressuscitent", reviennent dans l'usage. C'est le cas de maille, note Bernard Cerquiglini, qui désignait une monnaie de faible valeur jusqu'au 14e siècle. 

"J'ai toujours enseigné à mes étudiants que 'maille' avait disparu comme 'monnaie' au 14e siècle et s'était maintenu dans deux locutions que l'on ne comprend guère", explique le linguiste.

Jusqu'au jour où, surprise, il l'entend dans la bouche d'un rappeur à la radio.

"Sept siècles plus tard, ça laisse rêveur quand même", sourit-il. "Un rappeur utilise 'maille' comme un agent des finances capétien du début du 14e siècle, de Philippe Le Bel. (...) C'est pour ça que quand on me parle de 'mots qui meurent', je reste toujours très prudent".

Jean Pruvost donne un autre exemple: "On a enlevé clampin du dictionnaire, puis on l'a réintégré parce qu'on s'est aperçus que ça se disait encore." Lui regrette la disparition de compotation, du nom des repas que faisaient encore au 16e et au 17e siècle les professeurs et leurs élèves à la fin de l'année.

Les mots survivent dans la littérature, dans les régions, ou même dans la francophonie dans son ensemble, pour parfois faire un retour retentissant. Jean Pruvost, lui, préfère parler de "mots qui s'endorment".

Liv Audigane