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Assouplissement des mesures de distanciation: les écoles et collèges pourront-ils accueillir tous les élèves?

La reprise des cours dans une école de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, le 14 mai 2020 (photo d'illustration)

La reprise des cours dans une école de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, le 14 mai 2020 (photo d'illustration) - Martin Bureau-AFP

Tous les écoliers et collégiens devront retourner en classe à partir du 22 juin, a annoncé Emmanuel Macron. Mais pour les enseignants et personnels de direction, c'est plus facile à dire qu'à faire.

Tous les élèves pourront-ils être accueillis en classe à partir du 22 juin? Le président de la République a annoncé dimanche soir, lors d'une allocution télévisée indiquant les contours de la troisième phase du déconfinement, que la reprise de l'accueil dans les crèches et de la scolarité dans les écoles et collèges serait "obligatoire" à partir de cette date. Emmanuel Macron a même ajouté "selon les règles de présence normale".

Ce lundi, le ministre de l'Éducation nationale a donné des précisions quant à ce retour en classe, notamment sur la question de la distanciation sociale. Jean-Michel Blanquer a ainsi annoncé un allègement de ces mesures: la limitation de 15 élèves par classe en primaire sera levée et fini les 4m2 par élève. Il faudra dorénavant respecter une distance d'un mètre latéral entre chaque enfant dans tous les espaces clos. 

Pas de place en trop

Une annonce "optimiste", selon Philippe Vincent, secrétaire général du SNPDEN-Unsa, le syndicat des chefs d’établissement, et proviseur d’un lycée à Aix-en-Provence. "Tout va dépendre de la configuration des établissements et cela va certainement varier de l'un à l'autre, mais je crains que l'on ne puisse pas accueillir tous les élèves en même temps", s'inquiète-t-il pour BFMTV.com. Ce sont également les craintes de Catherine Nave-Bekhti, la secrétaire générale du Sgen-CFDT, un syndicat qui représente tous les personnels de l'Éducation nationale. 

"Nous n'avons pas encore les détails du nouveau protocole sanitaire (qui devrait être dévoilé ce mardi, NDLR) mais dans tous les cas, dans certaines classes, même en resserrant les rangées devant et derrière, on ne pourra pas avoir un mètre de distance entre chaque élève si l'on veut accueillir une classe entière, juge-t-elle pour BFMTV.com. Cela va forcément induire une limitation des effectifs."

Le SNPDEN-Unsa a réalisé des simulations: dans une salle de classe lambda, 35 à 40m2 en moyenne, en prenant en compte le mobilier, les armoires, les bibliothèques et la distance d'un mètre entre chaque élève, "ce sont plutôt 20 à 24 élèves que l'on pourra accueillir", dénombre Philippe Vincent, alors qu'au collège, les classes comptent bien souvent 30 à 35 adolescents.

"De manière générale, dans les établissements, on a rentabilisé l'espace, poursuit-il. On serre plus les élèves qu'on ne les sépare. Ce que demande le ministère est à l'opposé de tout ce qui est prévu dans nos locaux."

Le problème des tables doubles

Sans compter les problèmes de matériel. Beaucoup d'écoles sont équipées de tables non pas individuelles mais doubles. "Ce qui signifie que l'on ne pourra installer qu'un seul élève par table", pointe pour BFMTV.com Francette Popineau, secrétaire générale et porte-parole du Snuipp-FSU, le principal syndicat des enseignants du premier degré. 

"Le ministère nous a répondu qu'il suffisait de coller les tables, mais c'est impossible! Il y a des distances à respecter, notamment dans le cadre de la sécurité incendie, mais aussi pour permettre aux enfants et aux enseignants de circuler dans la classe."

Autre contrainte qui demeure: éviter le brassage des élèves. Ce qui peut poser problème pour la récréation ou la cantine. "Cela va être très compliqué à organiser, ajoute cette représentante des professeurs des écoles. Notamment dans les plus grandes écoles: cela signifie que la récréation du matin s'étalera de 9 heures à midi pour que toutes les classes puissent sortir à tour de rôle, ça n'a pas de sens." Francette Popineau dénonce d'autres incohérences.

"En maternelle, toutes les distanciations devraient être abolies. Cela nous interroge après qu'un protocole extrêmement strict a été mis en place. Est-ce bien sérieux de passer du tout au tout?"

Des écarts selon les établissements

Une situation qui se règlera certainement au cas par cas. "Entre les écoles qui possèdent plusieurs lieux de récréation ou un seul, plusieurs escaliers pour rejoindre les étages ou un seul, celles qui ont un grand réfectoire et peuvent le diviser en plusieurs espaces ou pas. Il y aura un écart entre le discours général et ce que pourront faire les établissements concrètement selon leurs locaux", met en garde Catherine Nave-Bekhti, du Sgen-CFDT. 

Si une priorisation des enfants n'est plus à l'ordre du jour, cette représentante des personnels de l'Éducation nationale évoque plusieurs pistes, notamment la scolarisation des enfants par rotation ou une complémentarité d'accueil proposé par les communes qui le peuvent.

"Dans tous les cas, les familles seront informées avant la fin de la semaine des modalités qui seront proposées à partir de lundi prochain", prévient-elle.

À titre de comparaison, au Danemark et en Norvège, les écoles maternelles et primaires ont rouvert dès le mois d'avril mais en divisant les classes par petits groupes. L'Allemagne a au contraire donné la priorité aux élèves changeant de cycle ou en fin d'études. Et en Belgique, le retour à l'école a été très progressif: d'abord quelques niveaux de primaire et de secondaire jugés prioritaires, puis tous les élèves de maternelles début juin et tous ceux du primaire une semaine plus tard. Les enfants sont désormais accueillis tous les jours, sans masque ni distanciation. Seule restriction au moment de la récréation: chaque classe a son propre espace délimité.

Des travaux cet été?

La secrétaire générale du Sgen-CFDT redoute aussi que les enseignants ne se retrouvent en porte-à-faux entre les consignes officielles et les capacités sur le terrain. "Il ne faudrait pas que cela nourrisse le discours selon lequel les personnels de l'éducation y mettent de la mauvaise volonté. Nous souhaitons tous que les écoles rouvrent et pouvoir de nouveau accueillir les enfants."

Si les établissements ont une semaine pour s'organiser, qu'en est-il pour la rentrée de septembre? Des travaux pourraient-ils être envisagés cet été afin d'adapter les locaux à cette situation sanitaire inédite? "C'est trop court", considère Philippe Vincent, du syndicat des chefs d’établissement.

"Modifier les classes, abattre des murs, ce sont des travaux de trop grande envergure en moins de deux mois. Et ce qui importe, pour un proviseur, c'est le nombre de salles. En agrandir une règle un problème mais en crée un autre."

"Illusoire et difficile à tenir"

C'est pour cela que Francette Popineau estime que les annonces du président et du ministre sont "hors sol" et qu'elles "ne vont pas changer grand chose" à la situation actuelle, regrette cette représentante des professeurs des écoles.

"Tout cela est illusoire et difficile à tenir. On voit bien qu'il y a un décalage et un fossé abyssal entre la rue de Grenelle et le terrain. Le ministère est dans l'improvisation. Ils n'ont aucune idée ou une idée très abstraite de ce qu'il se passe et comment ça se passe au quotidien dans les classes."

La porte-parole du Snuipp-FSU s'inquiète de ce retour généralisé des élèves et craint que les enseignants ne soient poussés à prendre des risques.

"Quand on met plus d'enfants dans une école, on met aussi plus d'adultes: de parents, d'enseignants, d'Atsem, d'éducateurs, d'animateurs. Cela envoie comme signal que le virus n'est plus là. Or, ce n'est pas le cas."
Céline Hussonnois-Alaya