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Ebola: la lutte contre l’épidémie a-t-elle tous les droits ?

Les forces de l'ordre déployées autour du quartier de West Point à Monrovia, le 20 août 2014.

Les forces de l'ordre déployées autour du quartier de West Point à Monrovia, le 20 août 2014. - Zoom Dosso - AFP

S'il est nécessaire, pour limiter la contagion d'isoler les malades d'Ebola et ceux qui pourraient l'être, la communauté internationale commence à s'inquiéter de certaines mesures prises par les pays touchés.

La Sierra Leone est censée être en quarantaine depuis ce vendredi matin. 6 millions de personnes confinées à domicile jusqu’à lundi. Ce jeudi, Malte a empêché un navire marchand ayant demandé de l'aide pour un cas suspect d'Ebola à son bord, d'entrer dans ses eaux territoriales. L'ambiance internationale s'alourdit.

La peur du virus Ebola est légitime. Mais elle pousse certains pays à prendre des mesures préoccupantes. Dans un communiqué publié jeudi dans la revue médicale The Lancet, Patrick M Eba, conseiller en droits de l’Homme à l’ONUSIDA, dénonce les "mesures disproportionnées et coercitives contre les communautés et les individus touchés par le virus". 

Situation tendue

"Il faut être très prudent, et toujours mettre en balance les faits avec les impératifs de santé publique", met en garde Florent Geel, responsable du bureau Afrique de la Fédération internationale des ligues des droits de l'Homme (FIDH). Interrogé par BFMTV.com, il liste toutefois "des atteintes à la liberté de mouvement, aux libertés publiques, de la censure dans les médias locaux, des attaques de postes de santé, des quartiers bouclés de manières parfois abusive…"

Au mois d’août les autorités libériennes ont placé West Point, un bidonville de Monrovia, en quarantaine pendant 10 jours. Pour que l’épidémie soit contenue, le quartier était entouré de barbelés, encerclé par les militaires afin qu’aucun des 75.000 habitants ne sorte. Cette quarantaine forcée a conduit à des heurts entre l’armée et la population, dans lesquels un adolescent a perdu la vie. Le pays a également décidé la fermeture d’écoles, la mise en place de couvre-feux et la restriction des déplacements.

Pour Florent Geel, il faut prendre en compte le fait que "ce sont des Etats faibles. Il ne s’agit pas de politiques organisées pour contraindre la population, mais les états d’urgence sont toujours propices aux abus d’autorité. Le risque, c’est que les Etats agissent dans la précipitation par exemple en fermant les frontières pour dire: ‘on fait quelque chose’. Mais c’est contre-productif car les gens essaient d’échapper au contrôle, propageant ainsi l’épidémie". Le risque, selon lui, pourrait être la survenue "d’émeutes, de bouleversements politiques, la constitution de groupes d’autodéfense dans une société fragile avec des populations apeurées et souvent traumatisées".

"Un défi mondial"

Face à ces dérives, la communauté internationale commence à réagir, "un peu tardivement", aux yeux du porte-parole de l’ONG qui considère qu’"il faut parler aujourd’hui". 

L’Union africaine a exhorté les Etats membres à "lever toutes les interdictions de voyages". L’ONG Human Rights Watch a appelé les gouvernements à respecter les droits fondamentaux. Pour Margaret Chan, directrice générale de l’Organisation mondiale de la santé, Ebola n’"est pas seulement une épidémie. Il ne s’agit pas seulement d’une crise de santé publique. Il s’agit d’une crise sociale, humanitaire et économique et d’une menace à la sécurité nationale bien au delà des zones épidémiques". Quant aux députés européens, ils évoquent un "défi mondial pour la sécurité" et envisagent "le déploiement de ressources militaires sous l’égide de l’ONU".

Une méfiance d’autant plus utile que Médecins sans frontières a déjà fait part de ses doutes sur l'efficacité du confinement et des mesures de quarantaine pour contrôler l'épidémie. Patrick M Eba abonde dans ce sens, "l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest est trop sérieuse pour utiliser des ressources à des mesures disproportionnées et contre-productives". 

Pour Florent Geel, il est désormais nécessaire de contrôler l’aide et de sensibiliser les populations. "On parle de populations peu éduquées, qui ont peu accès à l’information, il faut communiquer, dire que les hôpitaux ne sont ni des mouroirs, ni des lieux de contamination, et cela prendra du temps".

Aurélie Delmas