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Covid-19: les scientifiques se sont-ils trompés dans leurs modélisations?

Emmanuel Macron, lors d'une conférence de presse jeudi soir, a déclaré qu'il n'avait aucun regret du fait de ne pas avoir reconfiné le pays dès la fin janvier, arguant qu'une explosion des cas prétendument prédite par les spécialistes n'avaient pas eu lieu. Pourtant, l'examen des modèles présentés à l'époque rend justice à leurs auteurs.

Qui disait vrai? La question de savoir qui a raison, d'un président de la République ayant jugé les modélisations des épidémiologistes trop catastrophistes et des experts, peut sembler incongrue en pleine recrudescence de l'épidémie. On a encore recensé un total de 27.036 personnes hospitalisés en raison de leur contamination par le Covid-19, dont 4709 en réanimation, et on a rapporté 45.641 nouveaux cas au cours des précédentes 24 heures jeudi soir. C'est pourtant le chef de l'État lui-même qui a poussé à ce face-à-face.

"Le degré d'incertitude s'est réduit"

Jeudi soir, tenant une conférence de presse surprise au sortir du Conseil européen, il a voulu justifier son action, lui qui aura attendu le courant du mois de mars pour intensifier de nouveau les restrictions dans l'Hexagone, avec des mesures souvent jugées insuffisantes par les professionnels de santé.

"Est-ce que le 29 janvier nous aurions dû confiner le pays comme certains le disaient, comme des modèles disaient que nous allions flamber en février? Nous en avons fait l’expérience collective, réelle: non. Donc, je vais vous le dire, nous avons eu raison de ne pas confiner la France à la fin du mois de janvier parce qu’il n’y a pas eu l’explosion prévue par tous les modèles", a-t-il lancé, un brin bravache. Il a repris: "Donc je peux vous affirmer que cette fois-ci je n’ai pas de mea culpa à faire, ni aucun remord, ni aucun constat d’échec."

En d'autres termes, les spécialistes auraient pêché en janvier par alarmisme, selon Emmanuel Macron. Quoi qu'il en soit la flambée a bien fini par se produire... et les experts concernés soutiennent que leurs différents diagnostics étaient justes. Simon Cauchemez, épidémiologiste à l’Institut Pasteur et auteur des modélisations fournies au Conseil scientifique, a affirmé le 17 mars à Libération:

"Depuis le début de la crise, nos estimations du taux de reproduction ou de la sévérité du Covid n’ont pas trop évolué. C’est le degré d’incertitude qui s’est réduit."

Mars-avril dans le viseur

"Dès la fin janvier, on a dit que la situation allait s'aggraver courant mars", assure ce vendredi sur BFMTV Vittoria Colizza, directrice de recherche à l'Inserm, spécialiste de la modélisation des épidémies. De fait, les propos tenus en janvier par certaines figures éminentes du Conseil scientifique au moment d'imaginer de quoi notre printemps serait fait ne semblent pas franchement à côté de la plaque en ce vendredi de la fin du mois de mars.

"L’arrivée du variant anglais pourrait conduire à la mi-mars à (...) des conséquences sanitaires importantes en termes d’hospitalisations et d’entrées en réanimation", a ainsi déclaré, comme l'a souligné ici Le Parisien, Jean-François Delfraissy, entendu le 28 janvier par l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques. Le tableau actuel, dépeint par les soignants, ne lui donnent pas tort.

Le 12 janvier sur le plateau du journal de 20h de TF1, le même homme rappelait: "Si on fait des projections mathématiques, on est capables de prévoir combien il y en aura le 1er février, le 1er mars et le 1er avril. On est en train d'anticiper un danger potentiel qui n'est pas là tout de suite." Il avait alors conclu: "Si on ne fait rien, on verra plusieurs dizaines de milliers de cas liés à ce variant au mois d'avril."

Sur LCI, l'épidémiologiste, membre de l'Institut Pasteur comme du Conseil scientifique, Arnaud Fontanet, a remarqué dès le 17 janvier:

"Je n’ai pas d’argument rationnel pour vous dire qu’on ne va pas subir une progression de l’épidémie qui pourrait commencer en mars-avril."

Variations selon les critères

Mais puisque le président de la République n'a pas seulement mis en cause les scientifiques mais également leurs "modèles", encore faut-il chercher à identifier les schémas auxquels il faisait alors référence. S'agit-il des graphiques présentés dans l'avis du Conseil scientifique du 12 janvier ? Dans ce document, on lit d'abord cet avertissement:

"Plus les décisions sont prises rapidement, plus elles sont efficaces et permettent d’éviter des mesures de restrictions sanitaires plus dures dans un second temps". Quant à leurs recommandations de l'époque, elles sont ainsi listées: "Le Conseil scientifique préconise (...) la mise en place d’un couvre-feu généralisé à partir de 18h, associé ou non, à un confinement dans les régions ou métropoles à risque, ou un confinement aménagé".

La lecture des projections exige encore de tenir compte d'une donnée: chacune d'entre elles est une hypothèse mathématique variant d'une autre en fonction du ou des critères retenus. Par conséquent, ces projections ont vocation à être affinées par les circonstances, voire démenties par l'action publique. "Les modèles nous indiquent toujours les posibles scénarios qu'on a devant nous, selon des conditions", a résumé sur BFMTV Vittoria Colizza. "Si on oublie ces conditions, on ne peut plus interpréter ces modèles."

Ainsi, dans les schémas posés par l'avis du 12 janvier, et qui portent pour le premier sur les admissions journalières à l'hôpital et pour le second sur les occupations de lits en soins critiques, les experts imaginent les conséquences d'une transmission accrue du virus, liée à la diffusion du variant britannique. Ils étudiaient l'impact d'une augmentation du nombre de reproduction de cas de 20% (d'où l'indice R=1,2) à trois dates différentes - les 1er février, 1er mars, et 1er avril - et suivant qu'on a commencé à vacciner ou non.

Schémas présentés dans l'avis du Conseil scientifique du 12 janvier.
Schémas présentés dans l'avis du Conseil scientifique du 12 janvier. © Capture d'écran de l'avis du 1é janvier du Conseil scientifique

"Les projections tendaient vers une explosion"

Il n'est cependant pas impossible qu'Emmanuel Macron ait eu d'autres prédictions en tête. Selon notre consultant Santé, le docteur Alain Ducardonnet, ce vendredi matin sur notre plateau, il a pu renvoyer aux travaux de l'Inserm.

"On a le 14 février la publication des projections de l’Inserm et si on regarde ses courbes, on voit que dans tous les cas de figure sans confinement ça monte. L’hospitalisation, les nouveaux cas augmentent quoi qu’il arrive", a ainsi indiqué le médecin montrant à l'écran les graphiques du document.

"Donc, les projections tendaient vers une explosion fin mars-début avril. Avec possiblement, en avril-mai, des niveaux proches de ceux de la première vague", a précisé le généraliste.

Il semble donc que les "modèles", brocardés par Emmanuel Macron, ont décrit en leur temps une image assez fidèle du printemps qui s'ouvre à présent.

Robin Verner
Robin Verner Journaliste BFMTV