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Déprogrammation d'opérations en Île-de-France: une méthode efficace pour désengorger les hôpitaux?

Pour libérer des lits et du personnel, pour les patients Covid-19, 40% des opérations vont être déprogrammées dans la région. Mais cette mesure a un coût en terme de santé publique, et son efficacité est difficile à évaluer sans autre mesure de restriction.

Lundi, l'Agence Régionale de Santé d'Île-de-France a demandé aux hôpitaux de la région de déprogrammer 40% de leurs activités médicales et chirurgicales afin d'augmenter leurs capacités d'accueil pour des patients Covid-19. Selon le dernier bilan de Santé Publique France, 984 personnes sont en réanimation dans la région, pour 1050 lits. Ce chiffre a fortement augmenté ces derniers jours: il était de 824 le 1er mars, de 772 le 22 février.

"Malheureusement le nombre de patients gravement infectés augmente et s'accumule dans les services hospitaliers, et le pourcentage de saturation de nos lits par les patients ayant le Covid-19 augmente", déclare sur BFMTV Bruno Mégarbane, chef du service de réanimation médicale de l'hôpital Lariboisière (Paris).

"Un coup en terme de santé publique"

"Ce qui sera déprogrammé ce sont des opérations non urgentes", explique sur notre antenne Éric Solary, président du conseil scientifique de la fondation ARC, pour la recherche sur le cancer. "Tout ce qui est interventions nécessaires à la prise en charge de la maladie pour donner le maximum de chance de survie au patient, tout sera fait pour que ces interventions là soient maintenues".

Mais "la déprogrammation de ce qu'on appelle la chirurgie ou les interventions réglées a un coup en terme de santé publique, il y a des patients qui sont déprogrammés depuis 12 mois maintenant", souligne sur France Info le professeur Jean-Michel Constantin, secrétaire général de la société française d'anesthésie et de réanimation. Ces annulations concernent "beaucoup de chirurgie orthopédique, pas mal de chirurgie fonctionnelle, des dépistages - je pense notamment aux activités de coloscopie - tout un tas d'actes qui effectivement ne sont pas des urgences vitales. C'est rarement de la cancérologie lourde".

Le président de la Ligue contre le cancer, Axel Kahn, s'est toutefois à plusieurs reprises alarmé ces derniers mois de la prise en charge des personnes atteintes d'un cancer. En novembre, il avait estimé que ces déprogrammations pourraient entraîner "des milliers de morts supplémentaires par cancer, dans les cinq ans qui viennent, [des personnes] qui n'auraient pas dû mourir".

"Libérer des lits et surtout du personnel"

"Le problème de la réanimation c'est qu'une fois qu'un patient rentre en réanimation, il va rester 15 jours, trois semaines voire un mois. Et donc il y a un phénomène d'accumulation", souligne le docteur Alain Ducardonnet, spécialiste santé pour BFMTV. La déprogrammation permet alors de "libérer des lits et surtout du personnel, car notre vrai problème c'est d'avoir des personnels, des professionnels de santé disponibles en réanimation".

"On a clairement pas créé de lits depuis l'été dernier, et on n'a pas plus de personnel que l'été dernier. Les gens sont plus fatigués et viendront moins nous donner un coup de main", déclarait la semaine dernière sur BFMTV Jean-François Timsit, chef du service de réanimation et des maladies infectieuses de l'hôpital Bichat (Paris).

La présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse a assuré ce dimanche sur notre antenne que les hôpitaux de son territoire allaient être équipés de 500 lits de réanimation supplémentaires. Elle a dans le même temps rappelé que "le confinement le week-end ne sera prononcé que si nos hôpitaux sont saturés".

"Ça manque un peu de cohérence comme stratégie"

Si la déprogrammation permet de rapidement libérer des lits pour les futurs patients, elle a un coût sanitaire, et surtout un effet limité si la circulation du SARS-CoV-2 ne diminue pas en parallèle. Ainsi, les chiffres de réanimation actuels s'approchent de ceux de la première semaine de novembre, quelques jours avant le pic épidémique, mais la France avait alors été reconfinée.

"On ne confine pas mais il faut déprogrammer 40%, ça manque un peu de cohérence comme stratégie", déclare Jean-Michel Constantin. "Si on en est au stade d'arrêter quasiment une opération sur deux, c'est qu'on est en train d'exploser complètement sur le plan épidémique, à ce moment là il faut prendre des mesures de freinage qui sont plus importantes, on ne peut pas tenir comme ça" .

"Je ne vois pas quelle autre mesure crédible que le confinement peut permettre d'amener le virus à un taux de circulation suffisamment bas", déclare de son côté Djillali Annane, chef du service de réanimation à l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine), sur BFMTV. "Plus tard on prend cette décision et plus grand sera le risque d'être totalement dépassé en Île-de-France".

Salomé Vincendon
Salomé Vincendon Journaliste BFMTV