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Chloroquine: l'étude de The Lancet est-elle "foireuse", comme l'affirme Didier Raoult?

Parue il y a une semaine, la vaste étude parue dans la revue The Lancet remettant en cause l'efficacité de l'hydroxychloroquine est critiquée pour sa méthodologie.

La polémique n'en finit plus autour de la chloroquine. La prestigieuse revue scientifique The Lancet est revenue ce vendredi sur une étude publiée la semaine dernière et qui se révélait très critique à l'encontre de l'emploi de l'hydroxychloroquine pour traiter les malades du coronavirus.

Alors que la vaste étude répertoriant les données de 96.000 patients hospitalisés entre décembre et avril dans 671 hôpitaux a considéré que la molécule était plus néfaste qu'efficace contre le Covid-19, la revue a publié une correction ce vendredi.

L'étude partiellement corrigée

Un des hôpitaux mentionnés dans l'étude, qui s'était auto-désigné comme appartenant au continent austral, aurait dû être rangé sous la mention du continent asiatique. Une erreur qui a entraîné le classement de 73 décès en Australie, alors qu'ils auraient dû être comptés en Asie.

Si les auteurs ont reconnu une erreur dans ces données, celle-ci ne change pas pour autant les résultats et conclusions de l'étude. Conclusions qui ont sans doute motivé la décision de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) de suspendre par précaution des essais cliniques qu'elle menait sur l'hydroxychloroquine avec ses partenaires dans plusieurs pays.

Reste que des dizaines de scientifiques du monde entier - dans une lettre ouverte publiée jeudi soir - ont fait part de leurs inquiétudes quant à la méthodologie employée pour la réalisation de cette étude portant sur des patients déjà hospitalisés. Il ne s'agit donc pas d'un essai clinique randomisé. 

Plus tôt dans la semaine, c'est le professeur Didier Raoult, fervent partisan de l'emploi de la molécule, qui a qualifié de "foireuse" l'étude de The Lancet.

Des données jugées opaques

"Après avoir vu environ 4000 patients à l'IHU Méditerranée Infection et après les avoir pris en charge, aucun des 4 auteurs de l'étude n'étaient infectiologue et on on a l'impression qu'aucun de ces auteurs n'a vu de patients atteints par le Covid-19", estime le Pr Matthieu Million, interrogé sur notre antenne.

Le responsable de l'hôpital de jour à l'IHU Méditerranée de Marseille, qui travaille donc dans l'équipe de Didier Raoult, explique qu'il s'agit là d'une étude de "big data" analysant les données de dizaines de milliers de patients "mais sans aucune précision clinique, on n'a pas la mention des médecins ni des hôpitaux qui ont pris en charge les patients".

Une opacité reprochée par le professeur, qui affirme que les résultats des données scientifiques publiées à Marseille par Didier Raoult ne sont pas un cas isolé. 

"Quand on regarde les études cliniques venant d’autres pays comme les Etats-Unis, la Corée du Sud, la Chine ou l’Espagne, on s’aperçoit que les bénéfices cliniques sont significatifs. C’est reproductible dans plusieurs pays du monde", justifie-t-il. 

Une étude observationnelle et non clinique

Pour le Dr Robert Sebbag, infectiologue à l'hôpital de La Pitié Salpêtrière, l'étude parue dans The Lancet n'est effectivement pas "une étude clinique classique" et celle-ci explique qu'il faut "confirmer ces résultats par ces études randomisées".

L'infectiologue interrogé sur notre antenne ajoute qu'en parallèle des études chinoises établissant l'efficacité de l’hydroxychloroquine pour lutter contre le coronavirus, d'autres études en Chine démontrent le contraire

"Quand on a un nouveau virus, une épidémie et des patients en face de soi, on a envie de prescrire quelque chose", reconnaît Robert Sebbag, qui ne partage pas la décision d'interrompre toutes les études en cours sur la molécule.

Le Dr Mandheep Mehra, l'un des auteurs de l'étude parue dans The Lancet, a souligné vendredi à nos confrères de l'AFP le caractère "intermédiaire" de cette étude observationnelle, en attendant les résultats d'essais cliniques "nécessaires pour parvenir à une conclusion" sur l'hydroxychloroquine. 

Interrogée vendredi sur cette affaire, l'OMS a noté que la suspension des essais impliquant l'hydroxychloroquine était "temporaire" et que ses experts rendraient leur "opinion finale" après l'examen d'autres éléments (notamment les analyses provisoires de l'essai Solidarity), probablement d'ici à la mi-juin.

Des données devraient aussi venir de l'essai britannique Recovery, dont la partie hydroxychloroquine se poursuit. Se basant sur leurs propres données de mortalité, ses responsables estiment qu'il n'existe "pas de raison convaincante de suspendre le recrutement pour des raisons de sécurité". 

Sans doute Didier Raoult y voit-il une forme de victoire, puisqu'il s'est empressé de citer Winston Churchill après la parution de la lettre ouverte des scientifiques.

"'Ce n'est pas la fin. Ce n'est même pas le commencement de la fin. Mais c'est peut-être la fin du commencement'... De la guerre contre la chloroquine", a-t-il tweeté.
Hugues Garnier avec AFP