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Que reste-t-il de "l'esprit du 11 janvier" au sein de la classe politique?

Robert Hue, Jean-Michel Baylet, Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Christophe Lagarde et Jean-François Copé le 11 janvier 2015 à Paris

Robert Hue, Jean-Michel Baylet, Jean-Christophe Cambadélis, Jean-Christophe Lagarde et Jean-François Copé le 11 janvier 2015 à Paris - AFP - Patrick Kovarik

Temporairement unie face à la menace jihadiste et à l'obscurantisme religieux qui a mené à l'attentat de Charlie Hebdo, la classe politique a tôt fait de se diviser sur l'interprétation à faire des événements de janvier 2015.

Les images étaient suffisamment rares pour estomper les ambiguïtés et les désaccords. Le temps d'une marche, celle du 11 janvier 2015. Ou plutôt celles. Les plus de 3,7 millions de Français qui, ce jour-là, ont à la fois rendu hommage aux morts de la rédaction de Charlie Hebdo et défendu la liberté d'expression face à l'obscurantisme religieux l'ont fait à travers tout le pays. 

Parmi eux se trouvait l'ensemble des dirigeants qui, à l'époque, tenaient le haut du pavé. Certains sont restés au premier plan, beaucoup ont été balayés par la vague macroniste. Dans le tumulte de la période, chacun y est allé de sa contribution à l'esprit d'union nationale qui irriguait temporairement, du moins en apparence, la société française. Il ne pouvait être question, face à un peuple en besoin d'apaisement, de faire retentir la moindre dissonance. Au risque, ce faisant, de se borner à des propos lénifiants. Certains, notamment à droite et à l'extrême droite, n'ont pas attendu longtemps avant d'exprimer leur scepticisme. 

Une "œuvre d'art que l'on doit protéger"

Au lendemain de la marche, plusieurs dirigeants de parti ou anciennes figures gouvernementales ont investi les médias radiotélévisés pour délivrer leur vision des événements. Habitué des formules insolites, l'ex-Premier ministre Jean-Pierre Raffarin qualifiait l'initiative d'"œuvre d'art que l'on doit protéger".

"Le peuple français a montré sa grandeur, à nous de faire preuve de hauteur", ajoutait celui qui, encore à l'époque, était sénateur UMP de la Vienne.

Premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis tenait des propos du même ordre. "Il est nécessaire d'enregistrer un sursaut national et il faut maintenant que les représentations politiques soient à la hauteur de l'exigence de tout un peuple", tonnait le patron du PS, alors aux manettes de la France à travers la présidence Hollande, mais parcouru de graves divisions internes. François Bayrou, président du MoDem, appelait chacun à "avoir une autre attitude dans les débats". 

"Le symbole, c'est le crayon"

Peine perdue, concède aujourd'hui auprès de nous Jean-Christophe Cambadélis, quand bien même l'ex-numéro un socialiste reprend son expression de "sursaut national".

"On avait attenté à l'identité française, à savoir le libre-arbitre. Après, l'union nationale n'a jamais été 'tout le monde pense la même chose'. À la Libération, il y avait des communistes et des royalistes dans le même camp. Disons que l'esprit du 11 janvier était avant tout un vecteur politique qui catalysait l'humeur ambiante. Chacun met un peu ce qu'il veut dedans et l'événement dépasse ce qu'on en pense", analyse-t-il.

Même son de cloche chez Marylise Lebranchu, alors ministre de la Décentralisation et de la Fonction publique du gouvernement Valls: 

"Sur le coup, on a du mal à avoir un raisonnement à froid, mais on se dit que l'on retrouve l'un des fondamentaux du modèle français: la liberté d'expression, héritée des Lumières. Ce qui marque, c'est l'implication de la jeunesse, pas forcément lectrice de Charlie Hebdo. Et le symbole qui m'a impressionnée au fond, c'est le crayon. Ce n'était pas simplement une marche de deuil." 

Sitôt évoquée cette image, croquée par Plantu dans les pages du Monde, l'ex-députée du Finistère pointe du doigt l'ambiguïté inhérente à l'événement. Ambiguïté qui, in fine, mène aux grandes divergences d'interprétation quant à ce que la marche recouvrait dès l'origine.

"On sait déjà à ce moment-là qu'à l'intérieur de la France et des autres pays européens, il y a une forme de communautarisme qui est à l'œuvre et qui peut déboucher en bout de course sur ce genre d'attentats", déplore Marylise Lebranchu.

"Depuis, le clivage s'est accentué"

Pour la gauche, le réveil fut plus difficile encore que pour d'autres. Une fois dissipée l'ambiance de concorde, qui a bénéficié de façon éphémère à François Hollande et à Manuel Valls, l'exécutif a été vite confronté à la réalité d'une société fragmentée. Un phénomène qui est allé en s'aggravant, jusqu'à être résumé par la formule popularisée par le politologue Jérôme Fourquet à travers son ouvrage, L'archipel français. "Rien n'est venu après, chacun a vite repris ses positions sur les plateaux télés", constate Jean-Christophe Cambadélis.

"Depuis, le clivage s'est accentué, principalement sous la pression de la montée du Front national. L'idéologie du 'grand remplacement' est devenue majoritaire dans le pays. Les gens ont le sentiment, à tort ou à raison, qu'il y a une remise en cause de leur identité. Il y a une intolérance à l'islam. Et ça, ça s'est imposé parce que la gauche n'a pas su mettre en place un patriotisme républicain. On n'a pas su en parler", reconnaît l'ex-premier secrétaire. 

Pour Thierry Mariani, chef de file de la Droite populaire mais toujours encarté à l'UMP à l'époque, le 11 janvier "a été une communion sans lendemain". "On est malheureusement entré dans une période de banalisation du terrorisme. On s'installe dans l'accoutumance à ce genre d'acte", estime celui qui, depuis, s'est affilié au Rassemblement national.

"Et puis il y a un autre aspect du 11 janvier qui a totalement disparu, c'est l'esprit de solidarité avec les policiers. Désormais, et ça ne date pas de Macron, il y a à la fois une violence totalement inadmissible du côté des manifestants et des interrogations sur les méthodes de maintien de l'ordre. On est dans un climat de violence généralisée", poursuit le député européen. 

"Tête dans le sable"

Ne reste-t-il donc du 11 janvier qu'une occasion manquée? Cette semaine, les leaders politiques se sont répandus en hommages aux morts de Charlie Hebdo et de l'HyperCasher via Twitter. Difficile de déterminer ce qu'il aurait fallu faire autrement il y a cinq ans. "On utilise tout le temps le mot République, mais on aurait dû y adosser le mot laïcité. Valls a essayé, mais il a été trop vite identifié à son combat contre l'antisémitisme", considère Marylise Lebranchu. 

"On a par ailleurs très mal géré la question de l'école et des enfants qui revendiquaient le fait de ne pas être Charlie. On les a pointés du doigt alors qu'on aurait dû les prendre dans nos bras, expliquer les choses. Mais on sait que certaines collectivités locales ont entretenu la communautarisation. Peut-être qu'on a mis la tête dans le sable", soupire l'ancienne garde des Sceaux de Lionel Jospin.

Pour Jean-Christophe Cambadélis, la période actuelle est caractérisée par le fait qu'Emmanuel Macron essaie de répondre à ce défi "en refusant d'en faire un sujet central et en favorisant le discours économique". François Hollande avait opté, lui, pour le projet d'intégration de la déchéance de nationalité à la Constitution. Avec la fin que l'on connaît. L'ancien chef de l'État avait par ailleurs abordé la question de l'islam principalement à travers l'ouvrage que lui avaient consacré les journalistes Gérard Davet et Fabrice LhommeUn président ne devrait pas dire ça

"Tout le monde se souvient d'être descendu dans la rue, d'un moment de fraternité, mais on est passé à autre chose", résume Cambadélis, peu avare en critiques vis-à-vis de François Hollande comme d'Emmanuel Macron. Et l'ancien député de Paris d'ajouter: "Le 11 janvier n'est plus qu'une nostalgie."
Jules Pecnard