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5 ans après l’attentat contre Charlie Hebdo, les nouveaux locataires "redonnent vie" aux lieux

Les visages des journalistes de Charlie Hebdo ont été représentés par un graffeur sur la façade du bâtiment.

Les visages des journalistes de Charlie Hebdo ont été représentés par un graffeur sur la façade du bâtiment. - Ambre Lepoivre

Le 7 janvier 2015, les bureaux de l'hebdomadaire satirique ont été le théâtre d'une attaque sanglante qui a sidéré la France. Malgré ce lourd passé, les lieux ont trouvé un repreneur avec le Groupe SOS, spécialisé dans l'entrepreneuriat social, qui y est installé depuis le mois de mars 2016.

Cinq ans après l’attaque meurtrière menée contre la rédaction de Charlie Hebdo, les lumières sont toujours allumées au numéro 10 de la rue Nicolas Appert, dans le XIe arrondissement de Paris. Dès le mois de mars 2016, le Groupe SOS -une entreprise spécialisée dans l’économie sociale et solidaire- a pris possession des lieux, répondant à un appel de la mairie de Paris, propriétaire des locaux.

Une première équipe s’est installée dans les bureaux du deuxième étage durant trois années avant de laisser sa place à une seconde, arrivée au mois de novembre dernier. Les salariés se succèdent entre ces quatre murs, et les sentiments varient. 

Certains éprouvent de la "fierté" à l’idée d’occuper les anciens bureaux du journal satirique: "C’est une sorte de renaissance pour cette ancienne rédaction" transformée en grand open space aux murs bleu nuit. D’autres, au contraire, considèrent que l’installation a été "bizarre" et "émotionnellement très compliquée", livrent-ils à BFMTV.com.

Pour Solène Monnier et Clémence Trousson, qui occupent les lieux depuis le mois de novembre 2019, investir ces locaux "à la lourde charge émotionnelle" n’a pas été évident, chacune étant encore très marquée par les événements du 7 janvier 2015. Ce jour-là, vers 11h30 du matin, Chérif et Saïd Kouachi ont pénétré dans la rédaction de Charlie Hebdo armés de kalachnikovs et ont assassiné froidement les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski, la psychanalyste Elsa Cayat, l'économiste Bernard Maris, le policier Franck Brinsolaro - qui assurait la protection de Charb -, le correcteur Mustapha Ourrad ainsi que Michel Renaud, Frédéric Boisseau et Ahmed Merabet.

Après deux jours de cavale, les deux frères, qui se réclamaient d'Al-Qaïda dans la péninsule arabique (Aqpa), ont finalement été tués par les forces de l’ordre dans l’imprimerie où ils s'étaient retranchés, à Dammartin-en-Goële, en Seine-et-Marne. 

"Ce n'est pas juste de nous envoyer là"

Cinq ans plus tard, le bâtiment n’a pas changé mais il porte les stigmates du drame. A droite de la porte d’entrée, une plaque commémorative a été installée. Un peu plus loin, un artiste a graffé sur la façade le portrait des victimes. "Tout cela nous ramène fatalement à la tuerie", réagit Solène Monnier qui explique avoir "ressenti de la colère vis-à-vis du groupe" quand elle a appris où ses bureaux allaient déménager au mois de novembre.

"Je me suis dit: 'Pourquoi on nous fait ça? Ce n’est pas juste de nous envoyer là'." 

La première fois qu’elle s’est rendue au 10 rue Nicolas Appert, "le trajet en métro a été horrible", se souvient-elle. Arrivée devant la porte blindée, Solène s’est trouvée incapable de composer le code d’entrée: "J’étais figée." Groggy sous la pluie, elle aperçoit alors sa collègue Clémence Trousson, tout aussi chamboulée, raconte-t-elle. 

"Ah oui, on arrive chez Charlie", réalise-t-elle en bas du bâtiment beige et terne. "On a fait-demi tour et on est allées dans un café pour discuter, le temps de se calmer un peu", détaille Clémence Trousson. 

Il leur a fallu près d’une heure avant de pouvoir passer la porte d’entrée, monter au deuxième étage et traverser le couloir froid qui mène à l’ancienne rédaction de Charlie Hebdo.

De son côté, Clémence Trousson ne parvient pas à lutter contre les flash d’une vidéo amateur qui avait fait le tour des réseaux sociaux à l’époque: celle du meurtre d’un policier, en pleine rue, implorant les deux terroristes de ne pas l'achever.

La tournée des curieux

"Quand on m’a pas proposé la succession de l’ancienne équipe, au printemps 2019, j’avais toujours en tête l’horreur qui s’était déroulée ici", nous raconte Sandrine Delpeut, cheffe de la nouvelle plateforme du Groupe SOS installée dans les anciens bureaux de l’hebdomadaire. "Mais ce sentiment est devenu minime car les missions que nous remplissons correspondent aux libertés défendues par Charlie", veut-elle croire.

C’est dans cet état d’esprit que Nicolas Froissard, responsable de la première équipe qui a investi les lieux en 2016, a tenu le coup durant trois ans "alors que les faits étaient encore très récents", souligne-t-il. 

"C’était un motif de fierté, pour nous, de redonner vie à cet endroit", exprime d’une voix douce le quadragénaire. "Avant de s’installer, on a visité plusieurs fois les locaux et on savait que la mairie avait fait énormément de travaux, ça nous a permis de nous projeter et de mettre de côté ce qui s’y est passé." 

A l’arrivée de Nicolas Froissard et son équipe, constituée d’une vingtaine de personnes, un numéro direct vers la préfecture de police a été mis à leur disposition, au cas où ils repéreraient des comportements inquiétants. "On s’en est servi une seule fois en 2017, quelqu’un s’était mis à crier dans l’immeuble. Mais globalement, on n’a jamais eu peur, on ne s’est jamais senti en insécurité", témoigne-t-il tout en relatant des attitudes saugrenues. 

"On a eu pas mal de curieux, des gens un peu bizarres qui venaient traîner devant les locaux, certains se sont même introduits dans nos bureaux: de temps en temps on retrouvait une personne en plein milieu de notre open space, à la recherche d’infos un peu glauques, de détails…", se remémore-t-il, désabusé et rieur à la fois. 

"Tout est pardonné"

"On comprend la curiosité des gens et leur envie de se rappeler mais parfois ça donnait un peu l’impression d’un tourisme morbide dans ce quartier, avec le Bataclan pas loin", réagit Valentine Debreuille, l’une de ses collaboratrices. Par ailleurs, l’équipe a souvent accueilli des personnes qui souhaitaient se recueillir et rendre hommage aux victimes: "Notre porte n’était jamais fermée", ajoute Nicolas Froissard. Une attitude qui a été bénéfique pour les autres entreprises installées dans l’immeuble et qui ont vécu de près l’attentat.

"Ils ne voulaient pas entrer dans nos locaux mais ils nous ont dit que ça leur avait fait du bien qu’ils soient à nouveau habités et de ne plus passer devant une porte fermée." 

Malgré les réticences du début, la première équipe du Groupe SOS à avoir rejoint les anciens bureaux de Charlie Hebdo confie y avoir passé "trois années exceptionnelles". "C’est peut-être cette lourde charge émotionnelle qui a renforcé nos liens. On s’en va avec regret", glisse même Nicolas Froissard qui emporte avec lui le premier numéro du journal satirique publié après l’attentat, Tout est pardonné. Il passe ainsi le flambeau à l’équipe de Sandrine Delpeut, confiante pour la suite: "Au début, j’ai pensé que ça allait être dur, mais quand je vois comment Nicolas s’en est sorti, je suis persuadée qu’on va en faire quelque chose de bien." 

Ambre Lepoivre