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Entre dépit et soutien acharné à l'exécutif, les députés LaRem refroidis par l'hiver des retraites

Les rangs de l'Assemblée Nationale le 17 décembre 2019 (photo d'illustration)

Les rangs de l'Assemblée Nationale le 17 décembre 2019 (photo d'illustration) - Christophe Archambault / AFP

Depuis plusieurs semaines, alors que les syndicats et le gouvernement se sont engagés dans un éprouvant bras de fer, que les errements de Jean-Paul Delevoye ont menacé de fragiliser la réforme, les députés LaREM attendent avec impatience que le texte arrive au Parlement.

"On ne nous rendra jamais le fait d'avoir été bienveillants..." Au palais Bourbon, certains députés La République en marche sont atteints par le spleen ce mardi 17 décembre, troisième journée de mobilisation nationale des syndicats contre la réforme des retraites. La démission la veille du Haut-commissaire Jean-Paul Delevoye en a troublé plus d'un au sein de la majorité.

Le départ de l'ex-chiraquien a été précipité par des révélations concernant des "omissions" dans sa déclaration d'intérêts à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. "Tout le monde l'adorait, Delevoye. C'est plus emmerdant qu'autre chose", confie un pilier du groupe à BFMTV.com. "C'est chiant aussi bien pour la réforme que pour l'exécutif", poursuit un autre.

Une déconvenue dont l'exécutif aurait pu se passer en pleine colère syndicale. Comme tous les mardis, le gouvernement est ce jour-là soumis au gril des questions d'actualité à l'Assemblée nationale. Les bancs de la majorité sont clairsemés. Certains députés, faute de train, sont bloqués en circonscription. D'autres évitent tout bonnement l'hémicycle depuis que les questions au gouvernement ont été rallongées d'une heure. Ou s'éclipsent prématurément.

"Le goût de la fronde, sans l'avouer"

Au sein du groupe LaREM, le sujet des retraites est propice à la résurgence de dissensions préexistantes. Lundi, une dizaine d'élus de l'aile gauche de la majorité ont décidé de leur propre chef de rencontrer le numéro un de la CFDT, Laurent Berger, nouvel opposant à la réforme des retraites qui voit en l'instauration d'un âge pivot de 64 ans le franchissement d'une "ligne rouge".

"Il y a un rapport singulier entre cette majorité et Laurent Berger. C'est un amour déçu vis-à-vis de Macron, Berger. Il l'a soutenu à mort pendant la présidentielle. Et pour une bonne partie du groupe LaREM, très sociale-démocrate, Berger est un des leurs", observe un député issu de la droite. 

Cette symbiose idéologique, certains entendent s'en saisir pour inciter l'exécutif à abandonner la mesure censée équilibrer financièrement le système de retraites.

"Ils font chier", s'épanche un député marcheur, pourtant lui-même issu de la gauche. "S'ils étaient malins, ils enverraient un courrier au Premier ministre en recueillant les signatures de 150 députés. L'un d'entre eux voulait signer une nouvelle tribune sur le site du Journal du Dimanche... On a été plusieurs à lui dire non. Il faut leur rappeler que quand on a obtenu l'investiture LaREM pour les législatives, on a tous signé un papelard avec des règles! La loyauté, c'est un principe qui doit être appréhendé par tout le monde."

En période de turbulences, les initiatives isolées de quelques parlementaires ne sont pas franchement vues d'un bon œil. "C'est un coup politique d'un groupe qui fait de la communication politique", tance un député LaREM à propos de la (peu) discrète rencontre de lundi avec le patron de la CFDT. "Ça a la couleur, le goût de la fronde, sans l'avouer", poursuit cet ancien socialiste, qui a connu les frondeurs du quinquennat Hollande. "C'est tout sauf une démarche ingénue", poursuit-il.

"Il n'y a pas plus de tensions, mais des tensions habituelles", tempère pour sa part Martine Wonner, figure de l'aile gauche de LaREM. Toutefois, "j'ai cru comprendre que c'était un peu chaud mardi en réunion de groupe", glisse-t-elle depuis sa circonscription du Bas-Rhin, qu'elle n'a pu quitter ces derniers jours en raison des grèves dans les transports.

"On ne va pas renverser les institutions"

Jean-François Cesarini, membre du "collectif social-démocrate" qui s'est entretenu avec Laurent Berger, agace les dirigeants de LaREM, même si certains font mine de s'en accommoder. Coutumier du fait, le député du Vaucluse publiait le 6 décembre un billet sur le site de Marianne à propos de la réforme des retraites. Mais de nouvelle tribune dans le JDD, il n'a pas été question, assure-t-il.

"De nombreux députés, comme Aurore Bergé par exemple, ont dit leur mécontentement par rapport à mon texte dans Marianne. Pourtant, aujourd'hui, cela semble être utile", estime-t-il

"On ne va pas renverser les institutions", balaie en retour un député loyaliste, qui acquiesce lorsqu'on lui fait remarquer son gaullisme prononcé. "La volonté, elle vient du président, un point c'est tout. Quand on commence à avoir des états d'âme, les choses ne sont plus tenables", poursuit-il. 

"Personne ne pensait que ce serait un chemin de roses"

Circulez, il n'y a rien à voir? "Il y a toujours eu des différences de sensibilités et d'opinion au sein de la majorité, c'est intrinsèque à l'offre droite/gauche de LaREM", rappelle la députée de Paris Anne-Christine Lang, proche de Cédric Villani. Selon elle, ce genre de séquence reflète simplement "la difficulté et la noblesse de la politique", faisant ainsi écho à des mots prononcés par Édouard Philippe en réunion de groupe le 10 décembre.

"Personne ne pensait que ce serait un chemin de roses. Il ne faut pas oublier que quand la gauche demeurait un bloc homogène, les débats internes étaient très animés", rappelle l'ex-socialiste, qui ne s'interdit pas de lâcher du lest sur la question de l'âge pivot.

"S'il faut permettre aux syndicats réformistes de sauver la face, ça me convient, et ça ne me choque pas qu'il y ait eu de longues négociations, affirme Anne-Christine Lang. "On a commencé à prendre connaissance du contenu - très technique - de la réforme en septembre. Et il fallait que tout le monde y retrouve ses petits. Après, clairement, les mesures budgétaires étaient portées par des gens venus de la droite."

"L'âge d'équilibre à 64 ans est le point d'ancrage du Premier ministre", martèle de son côté le député de la Gironde Benoît Simian. "Il y aura vraisemblablement des aménagements cosmétiques autour, mais cela restera son credo politique. Il n'est pas homme à se déjuger, encore moins à partir", affirme ce farouche défenseur du fameux volet "paramétrique" de la réforme. 

Également sur cette ligne intransigeante, un ancien cadre de la majorité juge que les marcheurs n'ont pas suffisamment pris leurs distances avec la "bienveillance" en vogue en 2017. "Une connerie", ce leitmotiv de campagne présidentielle.

La réforme, comme une lettre à la poste?

À l'orée des fêtes de fin d'année, la majorité tente de faire bloc autour du gouvernement malgré l'intensité du mois écoulé. Mercredi, au lendemain de la troisième journée de manifestations qui a mis entre 615.000 et 1,8 million de personnes dans la rue, selon les décomptes respectifs de l'Intérieur et des organisations syndicales, l'étau semble s'être un peu desserré.

"La mobilisation d'hier n'est pas une amplification de la semaine dernière. Je constate que là où beaucoup craignaient une amplification, ce n'est à ce stade pas le cas. Il ne semble pas que nous soyons dans le scénario de 1995", réagit prudemment Florent Boudié, député de la Gironde.

Sur le fond, le principe de la mise en place d'un système de retraites à points emporte la conviction de l'ensemble des députés LaREM. Ils ont cependant hâte de clore ce premier chapitre. "Je ne dis pas que cette réforme est parfaite, je dis juste qu'elle est nécessaire", affirme Sonia Krimi, députée de la Manche qui, dans le passé, a souvent joué sa propre partition. Aujourd'hui, elle regrette qu'une discussion au Parlement sur le projet de loi soit prévue dès février: "J'aurais voulu avoir plus de temps", justifie-t-elle.

L'issue des débats laisse toutefois peu de place au doute. Un ex-LR de la majorité se pique à prédire qu'au palais Bourbon, le texte passera comme une lettre à la poste. Pronostic plus optimiste que celui d'un de nos interlocuteurs, plus méfiant à l'égard des "frondeurs" de la majorité:

"Ça laisse présager, sans aucun doute, des discussions parlementaires compliquées." 
Jules Pecnard et Clarisse Martin