BFMTV

Édouard Philippe est-il indéboulonnable?

Edouard Philippe au Havre le 20 février 2020.

Edouard Philippe au Havre le 20 février 2020. - LOU BENOIST / AFP

Porté par des sondages flatteurs, le Premier ministre bénéficie du fait de demeurer, pour Emmanuel Macron, un atout politique majeur. Quand bien même la fin du quinquennat s'annonce dotée d'une forte composante sociale.

Pas "invirable", mais "difficilement bougeable". La nuance est d'un député marcheur très "philippiste". À mesure que la relance du quinquennat se prépare, que le remaniement prévu à l'été se précise, les questions de personnes prennent immanquablement le dessus sur d'autres considérations. Ou, à tout le moins, occupent une place de plus en plus importante dans le débat public. Édouard Philippe, dont le bail à Matignon a passé le cap des trois ans alors que la France entamait son déconfinement, est concerné au premier chef.

Parmi les ministres eux-mêmes, quelques noms reviennent en boucle lorsqu'il s'agit d'évoquer les éventuels départs ou futures promotions - Nicole Belloubet, Gabriel Attal ou Sibeth Ndiaye pour la première catégorie, Gérald Darmanin, Bruno Le Maire ou Marc Fesneau pour la seconde. Celui du Premier ministre, en revanche, est soufflé essentiellement pour des raisons qui laissent à présumer qu'Emmanuel Macron ne le limogera pas.

"Il va au charbon et ça se voit"

La première d'entre elles est conjoncturelle. Les rumeurs de remplacement d'Édouard Philippe ne datent pas d'hier, de nombreux proches du président de la République (pour beaucoup d'ex-socialistes) en ayant soupé de la raideur de l'occupant de Matignon. La crise sanitaire lui a cependant fourni un sursis crucial après les déboires de la réforme des retraites. Monté au front durant une période où les Français étaient en attente de rigueur et de sérénité, l'ancien maire du Havre s'est vu reconnaître ces deux qualités. Ses points presse télévisés comme ses interventions parlementaires, ainsi que ses prises de parole médiatiques, ont été suivis avec assiduité par l'opinion. 

Tout cela s'est déployé, qui plus est, avec un rythme quasi métronomique, créant ainsi une forme d'accoutumance. Couplée aux résultats encourageants du déconfinement, celle-ci a permis à Édouard Philippe de sortir renforcé d'une séquence angoissante. Au moins provisoirement. 

"Philippe, il est bien vu et il est en bonne posture: les Français savent que la situation est hyper compliquée à gérer et puis surtout, il a l'air d'en chier. C'est visible presque rien qu'en le regardant. D'autant qu'il est de plus en plus dalmatien...", ironise auprès de BFMTV.com un poids lourd de la majorité, en se référant à la barbe tachetée désormais emblématique du locataire de Matignon. "Il va au charbon et ça se voit que c'est dur", poursuit ce parlementaire.

Bons sondages

Cette image de droiture associée au Premier ministre a d'ailleurs contrasté avec celle, changeante, d'un Emmanuel Macron oscillant entre accents guerriers et volontarisme parfois nébuleux dans le combat contre la pandémie de Covid-19. Dans les sondages, les Français savent gré à l'ex-juppéiste d'avoir donné le sentiment de tenir la barre avec sobriété. Et ce, quand bien même Édouard Philippe n'a eu de cesse de rappeler qu'il œuvrait en bonne intelligence avec le chef de l'État. Une forme de loyauté qui plaide, elle aussi, en sa faveur.

Dans une enquête de l'Ifop publiée le 23 mai par Le Journal du Dimanche, Emmanuel Macron était crédité de 39% d'opinions satisfaites, là où le locataire de Matignon en recueillait 46%. Rebelote selon l'institut Elabe qui, dans un sondage paru jeudi dans Les Échos, évaluait les cotes de confiance respectives du président de la République et d'Édouard Philippe à 33 et 39%. Un écart qui recèle surtout un bond spectaculaire du Premier ministre en l'espace de trois mois. À tel point que, selon le dernier baromètre Odoxa pour BFM Business, les Français se disent majoritairement (64%) favorables à un remaniement, tout en souhaitant (à 65%) que l'ancien député Les Républicains reste à son poste. 

Il faut toutefois tempérer l'importance de ce décalage, qui n'a rien d'inédit. D'abord pour les mêmes protagonistes, puisque durant la crise des gilets jaunes, en octobre 2018, l'Ifop mesurait un écart de 12 points de popularité entre les deux, au profit du chef du gouvernement. Ensuite parce que ce scénario est presque devenu une norme depuis une trentaine d'années. Le cas le plus extrême s'est produit sous François Hollande, dont la cote avait dégringolé jusqu'à 18% lorsqu'il a nommé à Matignon, en avril 2014, un Manuel Valls au faite de sa notoriété (58%). 

La malédiction du limogeage non-motivé

Malgré tout, remercier Édouard Philippe dans une séquence où la reconquête est de mise, où il faut pouvoir s'appuyer sur un Premier ministre populaire dont les Français saluent la rigueur, semble hasardeux. D'autant plus qu'au fil des décennies, l'impact politique des remaniements s'est sensiblement atténué. La plupart du temps, l'effet bénéfique est quasi nul. 

Par ailleurs, changer de locataire de Matignon dans de telles circonstances, alors que rien ne le justifie de façon flagrante, a pu s'avérer désastreux par le passé. Lorsque François Mitterrand débarque Michel Rocard à la mi-mai 1991 pour convenance personnelle, l'un vouant pour l'autre une détestation tenace, l'action des deux hommes est approuvée par plus de la moitié des Français selon l'institut Kantar. Edith Cresson, choix pourtant audacieux pour remplacer le héraut de la deuxième gauche, a tôt fait d'entraîner le Sphinx dans une spirale infernale d'impopularité. 

L'appel du Havre

Reste, enfin, la question des potentiels titulaires du poste qui seraient aptes à épauler Emmanuel Macron jusqu'à l'élection présidentielle de 2022. Depuis trois ans, Édouard Philippe a permis au chef de l'État, pourtant dépourvu d'un parti en mesure de s'implanter localement (les municipales sont en passe de l'illustrer cruellement), de faire main basse sur une partie de l'électorat de centre-droit. 

Ce transfert, qui s'est manifesté de façon éclatante aux élections européennes de mai 2019, pourra-t-il être pérennisé avec un Premier ministre issu du centre-gauche comme Jean-Yves Le Drian? De l'autre côté, remplacer l'ex-maire du Havre par Bruno Le Maire, également ancien membre de LR, ne ferait-il pas pencher la balance trop à droite? 

À en croire son entourage, Emmanuel Macron entend miser sur le social et l'écologie pour la fin de son mandat, tout en préservant ce qu'il peut de son cap réformateur. Un poids lourd centriste, pourtant bienveillant vis-à-vis du président, nous résumait récemment la situation ainsi: 

"Macron doit dessiner une nouvelle ligne politique, parce qu'au point où on en est, il n’en a plus. Les ministres, qu'il les change ou non, on s’en fout: on ne connaît pas la moitié d’entre eux. Castaner moins il bouge, mieux on se porte. Darmanin il demande 100 pour avoir 50: il veut cumuler le Travail avec la Santé, englober tout ce qui relève du social. Dans ce contexte, si Macron change de Premier ministre, il n'a pas intérêt à se gourer. Il a commencé tout seul et il l’est toujours. Derrière lui, il n'y a rien."

En définitive, beaucoup dépendra de l'intéressé lui-même. Édouard Philippe semble en voie d'être réélu à la mairie du Havre le 28 juin. Sa liste LaREM est arrivée en tête au premier tour avec 43,6% des suffrages exprimés. Ses concurrents écologistes et communistes n'ont pas réussi à trouver d'accord pour fusionner leurs listes. En cas de victoire triomphale, le Premier ministre se trouvera indubitablement en position de force. Qu'il souhaite rester aux manettes du gouvernement ou, après trois années cahoteuses, reprendre celles de sa ville.

Jules Pecnard