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Européennes: que pèsent les élus français au Parlement européen?

Le parlement européen - Image d'illustration

Le parlement européen - Image d'illustration - Frédérick Florin - AFP

A moins d'une semaine des élections européennes, BFMTV.com fait le bilan des eurodéputés français à Bruxelles. Malgré des statistiques flatteuses en apparence, les 74 élus français possèdent une influence limitée dans l’hémicycle.

En regardant rapidement les chiffres, les 74 eurodéputés français pourraient apparaître comme les champions de la participation au Parlement européen. Par exemple, aucun autre député européen n’a plus participé aux scrutins que Françoise Grossetête (LR) et Jérôme Lavrilleux (divers droite), selon les statistiques du Parlement européen récupérées par le site MEPRanking. Jérôme Lavrilleux se retrouve également en tête du classement des députés les plus présents en assemblée plénière, avec un taux de participation de 100%

Autres statistiques flatteuses pour les eurodéputés français: Sophie Montel et Nadine Morano apparaissent en haut du classement du nombre de questions écrites, avec respectivement 295 et 225 questions écrites. Huit eurodéputés français figurent également parmi les 50 eurodéputés à donner le plus d’explications de vote. Et les statistiques peuvent s’accumuler pour mettre en valeur les eurodéputés français. 

Des statistiques trompeuses

De quoi crier cocorico? Pas franchement, quand on s’intéresse de plus près à ces chiffres. Prenons le cas des "explications de vote". Lors de chaque séance, les députés peuvent s’exprimer sur un vote, expliquait Le Monde en 2014 dans un article sur l’activité de Jean-Luc Mélenchon à Bruxelles. L’article 183 du règlement du Parlement européen prévoit ainsi que chaque député peut émettre "une déclaration orale" d’une minute maximum ou "une déclaration écrite de 200 mots au maximum, laquelle est reprise dans le compte rendu in extenso des séances". Ce qui met sur un pied d’égalité une intervention en séance et un mail de quelques lignes.

"Il y a eu un effort de transparence et les eurodéputés ont très bien compris qu’ils ne pouvaient plus à être les cancres du Parlement européen", analyse pour BFMTV.com Olivier Costa, chercheur au CNRS et professeur à Sciences Po Bordeaux, spécialiste de l’hémicycle européen.

"Ils ont des stratégies pour truquer les résultats. Par exemple, vous dites à un assistant parlementaire de rédiger quatre questions écrites, et ainsi vous gonflez vos statistiques", continue le chercheur. De même, pour être noté présent en assemblée plénière, il suffit de signer le registre, qu’importe le temps passé réellement dans l’hémicycle. 

Les eurodéputés FN mis à l'écart

Il est ainsi parfois difficile, voire impossible, de tirer un bilan objectif de ces statistiques. Olivier Costa cite notamment l'exemple des rapports rédigés par les eurodéputés. Les "rapports mineurs qui prennent peu de temps à rédiger" comptent autant qu’un "rapport beaucoup plus important, comme celui du budget".

En observant plus en détail ces chiffres, on se rend également compte que de nombreux eurodéputés du Rassemblement national se trouvent le plus souvent en bonne position dans les classements.

"Les eurodéputés du RN apparaissent influents, parfois en tête de classement, alors qu’ils ne peuvent pas l’être", nuance le chercheur. "Le Parlement européen a une tradition d’ostraciser ces eurodéputés qui n’ont jamais eu le moindre rapport à rédiger", poursuit-il. En clair, ils peuvent s’exprimer beaucoup mais n’ont aucun réel pouvoir, ni influence.

Ces chiffres sont donc en réalité loin de montrer la réelle activité des eurodéputés au sein de l’Assemblée. "Par exemple, les présidents de commission sont très pris, ils ont beaucoup de choses à faire et ne peuvent donc pas avoir le même impact statistique. Pourtant, ils ont une mission primordiale", rappelle le chercheur. 

Un classement des eurodéputés les plus influents

C’est pour prendre en compte ces critères que le site VoteWatch a tenté d’établir un classement des 100 eurodéputés les plus influents. Onze élus français font partie de cette liste.

"L’évaluation est basée sur la collecte de toutes les informations disponibles concernant les différentes actions de chaque député lors de l’exercice de son mandat", écrit le site, qui prend notamment en compte "les postes occupés (au sein des bureaux, commissions, etc.)" et "la force du réseau politique des eurodéputés (positions au sein du groupe, parti, accès au gouvernement)".

Apparaissent alors d’autres visages, moins connus du grand public: Pervenche Bérès (PS), Dominique Riquet (LR), ou encore Alain Cadec (LR) et Karima Delli (EELV).

"Ces députés sont des gens actifs, qui sont reconnus. Pervenche Bérès a été présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires (de 2004 à 2009) et elle est toujours présidente de la délégation socialiste française au Parlement européen", rappelle Olivier Costa. 

Ces eurodéputés sont "le type de personnes à qui on va confier des responsabilités, des postes importants, des rapports, des commissions", selon le chercheur. De fait, Karima Delli occupe la présidence de la commission des transports et du tourisme, tandis qu’Alain Cadec est président de la commission de la pêche.

La compétence, premier critère

En se livrant à un rapide calcul, le politologue en arrive à la conclusion que seule une trentaine d’eurodéputés français sont réellement impliqués dans leur mandat. "Sur les 74 eurodéputés, il y en 24 du Rassemblement national qui ne peuvent rien faire", énumère-t-il. S’ajoutent ceux qui sont là après avoir été recasés ou parce qu’ils ne peuvent pas être élus ailleurs. Et de citer le cas de Brice Hortefeux, Nadine Morano ou Jean-Luc Mélenchon en 2014, parti depuis à l’Assemblée nationale. "Ils ne font pas d’étincelles, car ils n’ont pas la volonté d’être là". 

Malgré tout, les eurodéputés français bénéficieraient d’une image "de gens compétents", avec une réelle capacité technocratique et une bonne connaissance des dossiers.

"Au Parlement européen, on fait très attention à la compétence, la séniorité ne compte pas", explique le spécialiste du Parlement européen qui insiste: "Certains anciens ministres ou responsables politiques français ont été déstabilisés lors de leur arrivée au Parlement européen en comprenant que leur poids en France ne comptait pas". 

Mais nos eurodéputés souffrent aussi "comme souvent avec les Français d’une certaine forme d’arrogance". "Ceux qui s’en sont le mieux sortis, ce sont ceux qui ont compris qu’ils avaient tout intérêt à se fondre dans le moule", ajoute le professeur de Sciences Po.

L'Allemagne, le bon élève

La comparaison avec les autres eurodéputés européens fait apparaître une réelle différence entre le poids de la France dans l’Union européenne et la potentielle influence des eurodéputés français. Les élus français ont beau représenter 10% des élus de l’hémicycle, ils affichent dans les faits un pouvoir réduit, à l’inverse de l’Allemagne ou de pays au poids supposé plus faible, comme la Belgique ou la République Tchèque, selon VoteWatch.

"La répartition des présidences de commission par nationalité a illustré l'importance de l'influence allemande au sein du Parlement, ainsi que la montée en puissance des pays d'Europe centrale et orientale, au détriment des pays du Sud", note la Fondation Schuman dans son bilan de la 8ème législature du Parlement européen. "Au total, l'Allemagne a occupé 5 présidences tout au long de la législature et la Pologne 4. Les autres grands pays, dont la France, n'ont exercé que 2 ou 3 présidences". 

La composition du groupe d’eurodéputés allemand peut expliquer en partie cette différence de poids au Parlement européen. A la différence du groupe français, il comporte peu d’élus écartés en raison de leur appartenance à un mouvement d’extrême droite. Les partis allemands ont également mis en place "depuis longtemps des mécanismes qui permettent d’évaluer le bilan de leurs eurodéputés". Ce qui fait dire à Olivier Costa qu’avec ce système en France, plusieurs eurodéputés français n’auraient jamais pu se retrouver à nouveau sur une liste pour ces élections européennes du 26 mai prochain. 

Un renouveau lors des élections?

Le prochain scrutin pourrait d’ailleurs rebattre - en partie - les cartes des eurodéputés français. La fin du cumul des mandats devraient entraîner le départ de certains élus déjà très pris avec leur mandat local, comme Rachida Dati, maire du 7e arrondissement à Paris, ou Renaud Muselier, président de la région PACA. 

Le Parti socialiste français pourrait également quasiment disparaître de l’hémicycle européen alors que la liste Place Publique/Parti socialiste flirte avec les 5%, dans les sondages. A l’inverse, la liste LaREM comprend “pour la plupart des nouveaux venus”.

Or, selon Olivier Costa, lors des renouvellements massifs, les nouveaux élus sont "généralement plus impliqués", même s’ils ne possèdent pas encore beaucoup de poids ou tout le réseau nécessaire. "Au Parlement européen, cela a peu d’importance. En un an, il est possible de se faire une image de quelqu’un de sérieux". 
Benjamin Rieth