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Comment Macron l'omniprésent repart en campagne

Emmanuel Macron

Emmanuel Macron - - Ludovic MARIN / POOL

Multipliant les prises de parole depuis son interview du 14 juillet, le chef de l'État martèle sa ligne. Alors même qu'il semblait vouloir laisser du champ à son nouveau Premier ministre.

De l'art de gratter une dernière minute de temps d'antenne à une heure de grande écoute. Invité mardi soir du 20H de TF1, Emmanuel Macron a martelé combien le plan de relance européen arraché la veille à Bruxelles était un succès. "Je veux que les Français mesurent l'importance de ce qu'il s'est passé", a-t-il épilogué, interrompant son intervieweur qui s'apprêtait à envoyer le sujet suivant.

Mains serrées l'une sur l'autre, à l'instar de François Mitterrand, le chef de l'État a donc célébré un moment qui, d'après lui, est "le plus important de la vie de notre Europe depuis la création de l'euro". La mine grave, il a cherché à inscrire cet événement ponctuel dans le temps long de son action à l'Elysée. La marque d'un président en exercice qui se mue, petit à petit, en président briguant un second mandat. Un président qui rode sa future campagne.

Service après-vente

En théorie, le changement de Premier ministre et le remaniement gouvernemental qui l'a accompagné devaient permettre à Emmanuel Macron de prendre du recul. À Jean Castex et son équipe le terrain, au chef de l'État les grands desseins. C'est ce que laissaient entrevoir, du moins, les premières prises de parole du nouveau locataire de Matignon. "Ma personnalité n'est pas soluble dans le terme de 'collaborateur'", prévenait ainsi Jean Castex, à peine nommé, auprès du Journal du Dimanche.

Après un début de bail au pas de charge, avec des déplacements à foison, le Premier ministre doit déjà composer avec un président de la République qui, en réalité, n'a jamais cessé d'être omniprésent. A fortiori à dix-huit mois de la campagne présidentielle de 2022.

L'entretien télévisé du 14 juillet, tradition réinstaurée par Emmanuel Macron, a amorcé une séquence de communication focalisée essentiellement sur le chaudron du Conseil européen. Avant qu'un accord aboutisse, les négociations entre les dirigeants des 27 États membres de l'UE se sont éternisées durant quatre jours pleins.

"Le projet que j'avais promis"

Sur TF1 mardi, le locataire de l'Elysée s'est livré à un véritable service après-vente de ce sommet où le couple franco-allemand, soutenu par les pays du sud, a bataillé ferme avec les pays dits "frugaux", rétifs à l'idée d'une "dette Covid" mutualisée.

Pas peu fier des 40 milliards d'euros d'investissements qu'il a réussi à obtenir pour la France, Emmanuel Macron a expliqué qu'il s'agissait là du "fruit d'un travail de trois ans entre la France et l'Allemagne". Et de le mettre ensuite en perspective:

"C'est le projet sur lequel les Françaises et les Français m'ont fait confiance. Celui que j'avais promis. Celui ensuite que j'ai présenté en septembre 2017 à la Sorbonne. Celui que nous avons travaillé avec la chancelière Merkel depuis le printemps 2018, qui a donné lieu à un accord franco-allemand le 18 mai et, deux mois plus tard, qui devient une réalité."

Socle électoral pro-européen

Comme le décrypte un proche du chef de l'État auprès de BFMTV.com, cette volonté de raviver la fibre européenne du macronisme n'est pas anodine.

"Il a été élu président de la République parce que Hollande avait perdu son socle. Et vous ne pouvez pas gagner sans votre socle. Or, le socle de Macron, il est pro-européen. Les types de gauches qui ont voté pour lui, ils sont pro-européens. Ils lui ont collé l'étiquette de président des riches, mais le truc qui marche, c'est l'Europe", développe ce parlementaire.

Quant au fait d'être déjà en campagne, il est en grande partie lié à la mécanique de nos institutions. Le quinquennat a compressé le temps disponible d'un régime qui, dès ses origines, était très présidentialiste. Et donc tendu vers l'objectif inévitable de l'élection présidentielle. "Il n'a jamais cessé d'être en campagne, en réalité", poursuit notre source, qui ajoute:

"Tout le côté 'braquage de banque' de 2017, le fait de vouloir sortir du clivage gauche/droite, la seule personne à pouvoir l'incarner en 2022, c'est toujours lui. Vous ne sortez pas de ce clivage en une présidentielle. Macron a choisi de mener un combat culturel, de ce point de vue. Le mec est condamné à être en campagne pendant 10 ans."

Redynamiser le macronisme

Il n'y a pas que l'Europe. À Chambord, le chef de l'État a donné les contours d'un plan d'urgence pour les jeunes qui, lorsqu'ils arriveront sur le marché de l'emploi, subiront de plein fouet le contrecoup de la crise économique liée au coronavirus.

En amont, l'ardent supporter de l'Olympique de Marseille (c'est, du moins, ce que veut le "storytelling" présidentiel) a profité du déplacement pour faire une partie de football avec lesdits lycéens qui étaient sur place. Avec plus ou moins de réussite d'ailleurs, mais qu'importe.

Pour ceux qui entendent redynamiser le macronisme afin que son héraut l'emporte à nouveau en 2022, ces signaux sont de bon augure. Au sein du mouvement de jeunesse de La République en marche, les Jeunes avec Macron, qui viennent de soumettre leurs propositions pour l'après-crise au président, on applaudit des deux mains.

"Le président a remis au cœur de son logiciel la question de l'émancipation. C'est un bon signal envoyé aux Français qui ont soutenu sa volonté de transformation de notre société sur le long terme", se félicite Ambroise Méjean, délégué général des JAM.

Le sujet régalien

Totalement absente de son interview du 14 juillet, largement consacrée à la crise économique à venir, la question "régalienne" a été abordée par Emmanuel Macron lors de l'entretien télévisé de mardi soir. Accusé d'avoir délaissé les problèmes sécuritaires, de laïcité et d'identité depuis son élection, le chef de l'État a brandi le terme de "tolérance zéro" face à la délinquance.

De quoi rappeler le vocabulaire étrenné en 2005 par Nicolas Sarkozy, lorsqu'il occupait le ministère de l'Intérieur. Quand bien même le président s'est vu reprocher, par les syndicats de police, de minimiser les récents faits divers en les qualifiant d'"incivilités".

"Tout le monde est sur le régalien", balaie un député marcheur, ancien membre du PS. "Le vrai sujet, c'est que l'élection de 2022 se jouera à mon avis sur, 'qu'est-ce qu'être Français?' Est-ce qu'on veut continuer à jouer tous ensemble? Le moment venu, la gauche va rejouer le spectre de l'identité nationale, et la droite va être en panique nucléaire et chercher à labourer chez Le Pen. Et là, le président a un vrai coup à jouer."

Le spectre de Jospin

Depuis un an déjà, la macronie entend conjurer le sort subi par Lionel Jospin en 2002: bon bilan économique, mauvais bilan sécuritaire, au point de laisser entendre en pleine campagne qu'il avait fait preuve de naïveté sur la question. Avec le résultat que l'on connaît, le candidat socialiste ayant été éliminé du second tour par Jean-Marie Le Pen.

"Le vrai problème, c'est qu'on n'a pas su incarner ce que l'on fait", estime un cadre de LaREM. "Pourtant on a investi massivement sur le régalien. L'enjeu désormais n'est pas de faire plus, mais de mieux l'incarner. De ce point de vue, le choix de Gérald Darmanin à l'Intérieur est pertinent."

Et ce macroniste de se réjouir qu'à la même étape de son quinquennat, Nicolas Sarkozy était déjà donné battu à la présidentielle suivante. Ce qui n'est pas le cas d'Emmanuel Macron. Pour l'instant.

Jules Pecnard Journaliste BFMTV