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Coluche, l'idole des gilets jaunes 

Sur les banderoles, les panneaux, les statuts Facebook, dans la bouche des manifestants, Coluche, mort il y a 32 ans, est très présent dans le mouvement social et politique en cours. Comment expliquer que l'humoriste délayant "l'histoire d'un mec", l'acteur de L'aile ou la cuisse, le philanthrope des Restos du cœur soit devenu une référence des gilets jaunes? L'un de ses biographes, Philippe Boggio, a livré son analyse à BFMTV.com.

Ça ressemble à un paradoxe, à un clin d'œil à l'ironie marquée. Le mouvement des gilets jaunes, né à l'origine de la colère suscitée par la hausse de la taxation sur le carburant, plébiscite le pompiste de Tchao Pantin. Enfin, plus précisément, ses sympathisants ont fait de celui qui l'incarne une source d'inspiration, en même temps qu'un leader posthume: Coluche. Le souvenir de ce dernier plane en effet sur les manifestations, où il illustre certaines pancartes, les pages Facebook de groupes affiliés au phénomène, et dans les conversations ou les mots d'ordre des gilets jaunes. 

Symbole national 

Sur la page Facebook de son groupe La France en colère, Eric Drouet, figure du mouvement, a proposé aux manifestants qui lui emboîteront le pas ce samedi à Paris pour la nouvelle journée de mobilisation de faire un crochet par la Place Coluche afin de "lui rendre hommage". Et Coluche, titi du 14e arrondissement où il a été inscrit à l'état-civil sous le nom de Michel Colucci, n'est pas qu'une coqueluche parisienne. Le symbole est national. Vendredi, alors qu'Emmanuel Macron et certains membres du gouvernement se déplaçaient dans le Lot pour le second rendez-vous du grand débat, le ministre de l'Agriculture, Didier Guillaume, a été pris à partie par un Français critique de l'action de l'exécutif. "Et les Restos du cœur, ça fait plus de trente ans que ça existe, c’est pas normal", lui a lancé le manifestant. 

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coluche © capture d'écran d'une publication d'Eric Drouet sur la page de la France en colère.

Des "anars" de droite à la présidentielle 

"C'est l'incroyable qualité du deuil, l'incroyable stupeur, la paralysie de Paris au soir de sa mort qui m'a fait me demander qui était ce type", nous raconte Philippe Boggio. L'écrivain et journaliste, auteur d'une biographie Coluche, évoque d'abord le milieu dans lequel le comédien a grandi pour expliquer le lien qui l'unit aux couches populaires, même par-delà la mort: "Sa mère est franchouillarde, parle le 'parigot'. Il est orphelin de père. Il n'y a pas d'argent chez lui. Ses copains sont aussi paumés que lui". On baigne plutôt dans un environnement d'"anars" de droite: "Là, on est antisystème, anti-impôts, anti-huissiers. Par ces biais, Coluche se rattache à une culture poujadiste. Il en a les mauvais côtés mais aussi les bons. Il a la proximité, le tutoiement". 

Plus tard, même au milieu du succès, il garde son côté vindicatif: "Coluche gueule d'abord, ensuite il réfléchit dans son coin", commente Philippe Boggio. Cependant, au gré des rencontres, notamment dans un monde du spectacle pour l'essentiel situé à gauche, ses convictions se font hybrides. Et c'est avec cette "intelligence mixte", d'après les termes du biographe, que Coluche va se lancer dans son aventure la plus directement politique, le périple qui noue peut-être son contrat avec la contestation aujourd'hui: sa candidature à la présidentielle 1981, dont l'idée éclate à l'automne 1980.

Quand Coluche captait la colère fiscale et sociale 

"C'est une blague d'alcoolique", rit Philippe Boggio auprès de BFMTV.com avant de poursuivre: "Il remet ça sur scène et ça marche formidablement". En plus de son public, gravitent alors autour de lui la famille Lederman, au premier rang de laquelle son producteur, Paul, et des étudiants. Le journaliste détaille pour nous les raisons de ce décollage express: "Il y a alors du désir dans l'air, comme pour les gilets jaunes. Et puis, c'est une époque de saturation des partis classiques, de la droite, du PS, mais aussi de fatigue pour le Parti communiste". 

Mais la blague du début prend bientôt une autre tournure: on se demande vite, et Coluche lui-même, si c'est du lard ou du cochon. Il faut dire qu'un sondage, le créditant de 16% d'intentions de vote, paraît dans la presse peu après son entrée en campagne. Philippe Boggio décortique cette France qui semblait toute prête à apporter son suffrage à l'humoriste:

"Ce sont des gens qui en ont après l'Etat, les impôts, mais des gens qui ne sont pas militants, car les militants sont encore très disciplinés. Ce sont des gens qui répondent un jour à un sondage alors qu'ils hésitent depuis des années entre la droite et la gauche et ne veulent pas voter Le Pen. Ce sont à la fois les tenants d'un discours égoïste et d'un discours de générosité. Il s'agit aussi de dire: 'On ne veut plus des institutionnels'. On est bien dans l'esprit français, qui n'est pas dans la modération. C'est très populaire comme public".

"C'est révolutionnaire" 

L'appel que Coluche lance, dans ces circonstances, via Charlie Hebdo campe bien son personnage populaire et antisystème. Il dit se tourner vers "les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus". Il appelle "tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour (lui), à s'inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle", achève Coluche. 

Derrière cette défiance déclarée, très actuelle, à l'encontre de la classe politique, il y a un sentiment d'urgence et de scandale: "Dans sa campagne de 1981, Coluche montre qu'il ne comprend pas que les pauvres acceptent de le rester. C'est un peu révolutionnaire", note Philippe Boggio. Cette envie de fédérer des catégories de population n'ayant en commun que cette idée de ne pas intéresser les dirigeants, dessine à grands traits les contours de ce qu'on appelle à présent le populisme, courant de pensée protéiforme qui préfère opposer le "haut" au "bas", le "nous" au "ils" que la gauche à la droite. "Coluche serait dénoncé comme populiste par notre époque. On serait d'ailleurs plutôt aujourd'hui chez Mélenchon, qui a un côté coluchien, avec son sens de la formule, ses emportements", analyse Philippe Boggio. 

Pour autant, ni les bulletins "Coluche", ni même "Michel Colucci", ne seront imprimés: il jette l'éponge en mars, à quelques semaines du scrutin. Il y a là deux motifs principaux: sa campagne agrège entre autres des gens issus de l'extrême-gauche comme de l'extrême-droite, qui effraient rapidement l'homme de spectacle par leur radicalité. Et puis, les sondages disent bientôt qu'il pourrait nuire à Mitterrand, et celui-ci a sa sympathie. 

L'homme des Restos 

Après 1981, Coluche se détourne de la politique, mais pas du débat public. En 1985, il crée les restos du Cœur, initiative souvent louée par les gilets jaunes, comme l'a posé ici Marianne. Toutefois, Philippe Boggio indique que le beau geste de Coluche a quelque chose de daté: "C'est aussi l'époque des grands concerts de charité, notamment pour l'Ethiopie. Il va dans ce sens". Malgré tout, il s'agit bien d'interpeller l'Etat sur ses manquements, une trentaine d'années avant que les gilets jaunes n'interrogent la répartition des richesses et le contraste entre les fins de mois. "Il fait ça à la place de l'Etat car l'Etat se démerde mal. Lui, il ne discute plus, il fait. Il estime qu'il a réussi donc il rembourse", éclaire le journaliste.

C'est arrivé à ce point, qu'une trajectoire de moto et un "putain de camion", chanté par son ami Renaud, mettent un terme à l'existence de Coluche à l'été 1986.

La dernière campagne 

Jamais oublié par le public, y compris par ceux en son sein qui ne l'ont jamais connu sur pied, sa mémoire s'offre donc aujourd'hui une seconde campagne, officieuse cette fois, dans les rues de France. Mais Philippe Boggio assure que l'aura politique de Coluche n'éclipsera pas son héritage artistique. "Les Français, même les gilets jaunes, pensent surtout au premier Coluche, l'homme à la salopette, le Coluche de 'l'histoire d'un mec', ce rôle de type qui ne sait pas parler et qui n'arrive pas à terminer son histoire". 

Celle des gilets jaunes se fait encore sous nos yeux. 

Robin Verner