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Retour des jihadistes en France: comment expliquer le changement de langage du gouvernement

Les Français soupçonnés de jihadisme sont détenus par les forces kurdes en Syrie.

Les Français soupçonnés de jihadisme sont détenus par les forces kurdes en Syrie. - AFP

Plus de 130 Français détenus en Syrie, et soupçonnés de jihadisme, vont regagner la France dans les prochaines semaines, où ils seront pris en charge par les services de police et de justice. Jusqu'alors, le gouvernement français laissait les autorités irakiennes et syriennes juger ces ressortissants.

C'est une première en France: un retour massif et organisé d'hommes et de femmes soupçonnés d'avoir combattu dans les rangs de Daesh ou d'avoir été en lien avec l'organisation terroriste, et désormais détenus dans des camps en Syrie sous la surveillance des forces de sécurité kurdes. Cette expulsion doit intervenir dans les prochaines semaines, selon nos informations. "Tous ceux qui rentreront en France seront judiciarisés et confiés aux juges", a d'ailleurs affirmé ce mardi matin Christophe Castaner, ministre de l'Intérieur, sur notre antenne. 

"S'il y a des Français sur place et s'ils doivent être expulsés, on sait où ils sont, on sait de qui il s'agit, et s'il posait le pied en France, ils seraient immédiatement arrêtés et jugés", a-t-il également déclaré devant l'Assemblée nationale ce mardi après-midi.

Les autorités ont ainsi opéré un virage à 180 degrés pour la gestion de ces Français soupçonnés de jihadisme. En cause, la situation politique en Syrie et un contexte qui s'est encore un peu plus complexifié avec l'annonce fin décembre du retrait militaire des Etats-Unis de Syrie, faisant craindre une dispersion des suspects français, faute de soutien aux forces démocratiques syriennes, largement composées de Kurdes, et qui jusqu'alors combattait l'organisation Daesh au côté de la coalition internationale antijihadiste dirigée par les Etats-Unis. "A l'instabilité s'est ajoutée l'insécurité pour la détention des ressortissants étrangers", analyse Jean-Charles Brisard, président du Centre d'Analyse du Terrorisme.

"Cette décision répond au principe de réalisme en s'assurant que ces hommes et femmes soient jugées dans des conditions satisfaisantes et surtout qu'ils répondent de leurs actes", ajoute-t-il.

Risque de dispersion

Avec un retrait annoncé comme "lent" selon les autorités, les Etats-Unis ont déjà fait le choix de rapatrier, à bord d'avions militaires, une dizaine de prisonniers soupçonnés de jihadisme en Irak et en Syrie. Il y a quelques mois, le ministre des Affaires étrangères pointait du doigt le risque de voir des Français en lien avec Daesh disparaître des radars des services de renseignement.

"Il y a un risque sécuritaire dans la mesure où dans cette zone se trouvent beaucoup de jihadistes, se réclamant plutôt d’Al-Qaïda, qui sont entre 10.000 et 15.000 et qui sont des risques pour demain pour notre sécurité", estimait en septembre dernier Jean-Yves Le Drian sur BFMTV, après l'assaut du régime syrien et des Russes dans la province d'Idlib, ultime fief des rebelles. Il évaluait à "quelques dizaines" le nombre de combattants français parmi eux.

Il y a un an pourtant, le même ministre des Affaires étrangères était catégorique: non, les ressortissants français ayant combattus en Irak, mais aussi en Syrie, ne seraient pas rapatriés "dans la mesure où ce sont des combattants (...) qui ont combattu des citoyens de Syrie, qui ont combattu des Turcs, qui ont violé, qui ont fait des actes de barbarie". Jean-Yves Le Drian évoquait alors une "centaine" de cas en Syrie.

"S’il y a des jihadistes qui périssent dans ces combats, je dirais que c’est tant mieux et s'ils tombent entre les mains des forces syriennes, eh bien ils dépendront de la juridiction des forces syriennes", martelait quant à elle Florence Parly, la ministre des Armées.

Un changement gouvernemental

Dans la foulée, Benjamin Griveaux, alors porte-parole de l'exécutif, estimait que les Français arrêtés dans le Kurdistan syrien devaient être jugés là-bas, où "il y a des institutions judiciaires qui sont en capacité d'assurer un procès équitable avec des droits de la défense assurés".

Une manière de clarifier la situation, à l'heure où la situation politique reste instable en Syrie, avec une guerre civile qui perdure entre pouvoir et rébellion, et au cours de laquelle les Kurdes ont tourné le dos à Bachar al-Assad. Contrairement à l'Irak, Etat souverain et reconnu par la communauté internationale, dont le système judiciaire est jugé comme équitable.

"L'État français interviendrait" si des ressortissants français étaient condamnés à mort en Irak ou en Syrie, avait toutefois déclaré en janvier 2018 la ministre de la Justice, Nicole Belloubet.

Concernant les femmes et enfants des jihadistes français, le président de la République avait lui-même pris la parole pour évoquer un "cas par cas". En octobre dernier, la France avait annoncé vouloir rapatrier une partie des quelque 150 enfants de jihadistes français signalés en Syrie dans les zones contrôlées par les Kurdes. "Notre position a toujours été de dire que les enfants doivent être rapatriés car il n’y a aucune raison de leur faire prendre le risque de graves atteintes à leur intégrité publique et qu’ils ne pouvaient être rapatriés qu’avec leur mère", a déclaré à ce sujet ce mardi matin Me William Bourdon, avocat pénaliste du barreau de Paris.

Justine Chevalier