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Procès Merah: quand le renseignement français alertait sur la dangerosité de Mohamed Merah

Le frère de Mohamed Merah est jugé par une cour d'assises spéciale à Paris.

Le frère de Mohamed Merah est jugé par une cour d'assises spéciale à Paris. - AFP

Une liste de 13 noms, dont celui de Mohamed Merah, avait été transmise par les services de renseignement aux policiers en charge de l'enquête sur les assassinats de Toulouse et de Montauban, dans lesquelles trois militaires ont perdu la vie. Une information donnée quatre jours avant la tuerie de l'école Ozar Hatorah, qui avait été laissée de côté au profit de la piste de l'extrême droite.

La tuerie de l'école juive Ozar Hatorah à Toulouse, le 19 mars 2012, aurait-elle pu être évitée? C'est la douloureuse question soulevée ce lundi après le témoignage de l'ancien patron du renseignement intérieur dans la région toulousaine, lors du procès des complices présumés de Mohamed Merah qui entre dans sa troisième semaine. Devant la cour d'assises spéciale de Paris, Christian Balle-Andui a livré des éléments troublants sur l'enquête menée à l'époque de la course meurtrière du terroriste.

Christian Balle-Andui était directeur régional de la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) lorsque Mohamed Merah est passé à l'acte. D'abord le 11 mars 2012 à Toulouse où il a abattu un militaire. Puis quatre jours plus tard, le 15, où le jihadiste s'en est pris à trois soldats à Montauban. Deux d'entre eux sont morts. Enfin le 19 mars, quand le terroriste s'est rendu à l'école juive Ozar Hatorah où il tué quatre personnes, dont trois enfants. Or, eEntre le 15 et le 19 mars, le renseignement avait alerté les policiers en charge de l'enquête sur les deux premières tueries sur la dangerosité de Mohamed Merah.

Une tuerie évitable?

Le nom du jeune Toulousain, âgé de 23 ans à l'époque des faits, figurait en effet sur une liste qui en comportait 13, a révélé l'ancien patron de la DCRI toulousaine. Devant la cour d'assises spéciale, l'ex-directeur explique que les frères Merah, Abdelkader, jugé actuellement, et Mohamed étaient dans le collimateur des services de renseignement depuis quelque temps, en raison de leurs liens avec un groupe très dur d'islamistes radicaux, la filière Artigat. Basée en Ariège, elle a notamment compté parmi ses rangs les frères Clain, ceux qui ont revendiqué les attentats du 13-Novembre au nom de Daesh.

Le 11 mars, quelques heures après l'assassinat d'un premier militaire à Toulouse, Christian Balle-Andui émet l'hypothèse que ce groupe pourrait être responsable, explique-t-il aux magistrats. Un élément l'intrigue alors: le fait que le tireur soit reparti à scooter, alors que les membres du groupe étaient connus pour être des as du volant. Après Montauban, l'ex-patron du renseignement demande à visionner les images de vidéosurveillance. Les hommes de la police judiciaire, alors en charge du dossier, vont refuser sa requête. Mais le 15 mars, la fameuse liste est transmise à ces enquêteurs. Ils n'y prêteront que peu d'attention, selon Christian Balle-Andui, alors qu'à ce moment-là, la piste de l'ultra-droite est privilégiée et reste une priorité.

"Scandale d'Etat"

Reste que se pose désormais une question: ces quatre jours entre la transmission de cette liste et la tuerie d'Ozar Hatorah auraient-ils pu être déterminants pour neutraliser Mohamed Merah? "On est confronté à un mensonge d’Etat qui est indigne et qui est révélé aujourd’hui dans ce procès", s'insurge Me Morice, avocat de l'une des victimes du tueur au scooter. "Le mensonge n’éclaire pas le crime mais les informations révélées ce matin montrent que le crime, en tout cas en ce qui concerne l’école, aurait pu être évité si les informations transmises le 15 mars avaient seulement été exploitées, si on avait écouté ceux qui savaient, si on avait écouté ceux qui connaissaient le jihadisme de Toulouse et la famille Merah", tranche Me Klugman, avocat des parties civiles.

"Ce n’est pas un coup de théâtre dans le cadre de ce procès, nous avons juste appris que nous sommes manifestement en présence de ce qui s’apparente à un mensonge d’Etat", renchérit-il.

L'inquiétude de Christian Balle-Andui sur le cas de Mohamed Merah datait de plusieurs mois. En juin 2011, il avait réclamé une judiciarisation du dossier du jeune homme, fiché dès 2006, pour qu'un procureur évalue sa dangerosité. Alors quand la DCRI envisage de recruter Merah, il oppose un non catégorique. En novembre 2011, lors d'un "débriefing" au retour du jeune homme d'un voyage au Pakistan, "son caractère dangereux n'est pas paru évident. Il leur a semblé naturel et ils ont jugé que l'on pouvait s'orienter, compte tenu de son esprit curieux et voyageur, vers un recrutement", explique le policier.

Le 21 février 2012, un mois avant les tueries, une note d'expertise est alors rendue. Il y est écrit: "Mohamed Merah a un esprit ouvert, malin. Il n'entretient aucune relation avec un réseau terroriste, il a un profil voyageur". Face à cette analyse, Christian Balle-Andui est ferme. "Mon refus a été net et catégorique et j'en ai fait part à ma hiérarchie", a-t-il conclu à l'audience.

Justine Chevalier avec Cécile Ollivier