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TOUT COMPRENDRE - Mort d’Adama Traoré: quatre ans plus tard, où en est l'enquête?

Adama Traoré est mort le 19 juillet 2016, à l’issue d’une interpellation musclée conduite par trois gendarmes. Quatre ans plus tard, cette affaire érigée en symbole des violences policières n’est toujours pas résolue et les conditions dans lesquelles ce jeune homme de 24 ans est mort demeurent obscures.

Alors que la mort de George Floyd ravive la fracture raciale aux Etats-Unis, à Paris, l'affaire Adama Traoré revient sur le devant de la scène en France. Le comité constitué autour de la famille de ce jeune homme noir mort en 2016, à la suite d'une interpellation musclée, a affirmé ce lundi avoir été contacté par le cabinet de la ministre de la Justice, Nicole Belloubet, mais a dit avoir refusé une rencontre avec la garde des Sceaux.

Cette invitation intervient après que près de 20.000 personnes ont manifesté mardi 2 juin devant le palais de justice de Paris à la mémoire de George Floyd, dont le sort tragique rappelle celui d’Adama Traoré.

"Aujourd'hui, quand on se bat pour George Floyd, on se bat pour Adama Traoré", a scandé Assa Traoré, la soeur de la victime.

Quatre ans plus tard, l’affaire, érigée en symbole des violences policières, n’a toujours pas été jugée et stagne au gré des désaccords entre la défense et la partie civile. BFMTV.com fait le point sur ce dossier devenu une bataille entre les experts judiciaires qui écartent la responsabilité des gendarmes dans la mort d’Adama Traoré et ceux choisis par la famille qui balayent leurs conclusions.

  • Que s’est-il passé le 19 juillet 2016, jour de la mort d’Adama Traoré?

Ce jour-là, Adama Traoré, tout juste âgé de 24 ans, est soumis à un contrôle d’identité dans le cadre d'une enquête visant son frère Bagui, soupçonné d’extorsion de fonds. Bagui coopère mais Adama, qui n’a pas ses papiers sur lui - selon les dires de sa famille - panique et prend la fuite. 

S’engage alors une course-poursuite entre le jeune homme et les gendarmes dans les rues de Beaumont-sur-Oise, dans le Val-d'Oise. Adama Traoré se réfugie dans une maison où il est finalement arrêté. Il est maîtrisé brutalement par les forces de l'ordre, plaqué au sol sous le poids de trois gendarmes, puis escorté en voiture à la gendarmerie de Persan. Il gît inconscient, face contre terre, dans la cour de la caserne jusqu’à ce que les pompiers interviennent.

Deux heures après son interpellation, Adama Traoré est finalement déclaré mort. Ni témoins, ni vidéos n'ont rendu compte de la scène, uniquement connue par le témoignage des trois gendarmes et les conclusions des médecins. La famille d’Adama Traoré s’engage alors dans une bataille judiciaire, décidée à prouver que la mort du jeune est liée à la brutalité des forces de l’ordre.

Une manifestation à Beaumont-sur-Oise, le 22 juillet 2017.
Une manifestation à Beaumont-sur-Oise, le 22 juillet 2017. © BERTRAND GUAY / AFP
  • Quelle est la version de la famille d'Adama Traoré?

La famille Traoré impute la mort d’Adama à un plaquage ventral effectué par les gendarmes.

Lors d’un interrogatoire, l’un des agents impliqués dans l’affaire a reconnu "qu’Adama Traoré a porté le poids de leurs trois corps, Adama Traoré a subi un plaquage ventral, Adama Traoré a uriné sur lui, Adama Traoré a dit je n’arrive plus à respirer", énumère Assa, la soeur de la victime faisant un parallèle avec la mort de George Floyd, décédé le 25 mai à Minneapolis, face contre terre, le cou sous le genou d’un policier blanc. 

Depuis quatre ans, Assa Traoré réclame, en vain, une reconstitution de la séquence ayant conduit à la mort de son frère. Elle dénonce "un déni de justice" et estime qu'"on protège les gendarmes".

  • Que répondent les forces de l'ordre?

Si les gendarmes ont effectivement reconnu avoir pesé à trois sur le jeune homme, ils nient être à l’origine de sa mort. Plusieurs expertises viennent "conforter l'absence de toute responsabilité des gendarmes", argue Me Rodolphe Bosselut, avocat de deux des trois mis en cause.

La défense s'appuie par ailleurs sur le témoignage du particulier chez qui Adama Traoré s'est réfugié avant son interpellation. L’homme a raconté aux enquêteurs qu’Adama était "essoufflé" quand il l'a trouvé assis contre sa porte, menotté. 

"La seule chose qu'il me dit, c'est: 'tire-moi'. Je ne l'ai jamais vu dans un état pareil. Il n'arrivait pas à parler. Il respirait bruyamment", a-t-il décrit aux enquêteurs le 1er août 2016.
  • Quelles sont les conclusions des expertises médicales? 

Depuis 2016, dix expertises médicales et deux rapports médicaux, réalisés à la demande de la famille Traoré, se sont ajoutés au dossier d'instruction sur la mort du jeune homme. Ces rapports oscillent entre un "syndrome asphyxique" et l'hypothèse d'une cardiomyopathie pour expliquer la mort d'Adama Traoré. Le 3 juillet 2017, une contre-expertise confirme que "la mort est secondaire (consécutive, ndlr) à un état asphyxique aigu, lié à la décompensation - à l'occasion d'un épisode d'effort et de stress - d'un état antérieur plurifactoriel", écrivent les médecins, sans trancher la question de la responsabilité des gendarmes dans le déclenchement des symptômes.

Le 14 septembre 2018, une expertise de synthèse écarte la responsabilité des gendarmes. Fin 2018, les juges clôturent les investigations sans mettre en examen les gendarmes, ouvrant la voie à un non-lieu. Mais le 11 mars 2019, la famille dévoile le rapport médical qu'elle a demandé à quatre professeurs des hôpitaux de Paris. Ces derniers balayent les conclusions de leurs confrères, qualifiées de "spéculations théoriques" et invitent à "se poser la question de l'asphyxie positionnelle ou mécanique", relançant la mise en cause de la technique d'interpellation des gendarmes.

En 2020, les juges ordonnent une nouvelle expertise de synthèse, rendue le 24 mars. "Adama Traoré n'est pas décédé ‘d'asphyxie positionnelle’, mais d'un œdème cardiogénique", concluent les trois médecins. A ces résultats, dévoilés le 29 mai, la famille Traoré répond quatre jours plus tard en versant une nouvelle expertise privée qui attribue l’oedème "à une asphyxie positionnelle induite par le plaquage ventral", technique d'interpellation que les gendarmes affirment ne pas avoir utilisée.

Mais pour maître Rodolphe Bosselut, l’avocat des trois gendarmes, “ce rapport n’a pas la valeur d’une expertise judiciaire. Il s’agit d’un avis médical demandé par la famille dans des conditions obscures. J’ai l’impression que la famille Traoré essaye de trouver un avantage sur le plan médiatique qu’elle n’obtient pas sur le plan judiciaire”, a-t-il réagi sur BFMTV.

Du côté de la partie civile, l’avocat Me Yassine Bouzrou estime que les expertises judiciaires sont tronquées:

"Ils ont inventé une pathologie cardiaque (à Adama Traoré, ndlr), alors même qu’un cardiologue désigné par les juges d’instruction il y a deux ans concluait qu’il avait un coeur d’athlète. Cela nous montre que les experts désormais désignés par les juges d’instruction sont des experts de complaisance et que les juges n’ont qu’une seule envie dans ce dossier, c’est de prononcer un non-lieu", assure-t-il sur notre antenne. 
  • Où en est la procédure judiciaire? 

Remuée par ces multiples contradictions, l’enquête sur la mort d’Adama Traoré est toujours ouverte. Les trois gendarmes mis en cause dans cette affaire sont placés sous le statut de témoins assistés pour non-assistance à personne en danger. 

Les parties civiles ont encore la possibilité de demander aux juges d’instruction d’ordonner une nouvelle contre-expertise. "Ce qu’on veut depuis le début, c’est la vérité et la justice. On demande que les gendarmes soient mis en examen, tous les éléments sont là. La justice doit prendre ses responsabilités", insiste Assa Traoré sur BFMTV.

Le témoin qui a recueilli Adama Traoré, comme un second, vont être entendus prochainement, a annoncé récemment le parquet de Paris saisi de cette enquête après le dessaisissement du parquet de Pontoise. Deux auditions qui ont pris du retard mais qui étaient prévues bien avant la manifestation du 2 juin.

"Cette décision des magistrats instructeurs a été annoncée aux parties le 10 avril 2019. Pour l'un des deux témoins, sa mise en œuvre a été retardée par une absence à l'audition programmée le 30 septembre 2019, ce dont les parties ont été informées. Des investigations ont depuis lors été lancées pour le localiser", a précisé Rémy Heitz, le procureur de Paris.

Selon Me Yassine Bouzrou l’avocat de la famille Traoré, il "refuse désormais de témoigner sous serment devant un juge d'instruction car ses propos étaient mensongers et probablement commandés".

  • Les politiques sont-ils intervenus dans le dossier?

Devenue le symbole de la lutte contre les violences policières, l'affaire Adama Traoré fait réagir au plus haut niveau de l'Etat. Des informations de presse ont même fait état d'une intervention personnelle d'Emmanuel Macron pour que sa garde des Sceaux se penchent sur ce dossier, information démentie par le ministère de la Justice. Quoiqu'il en soit, Nicole Belloubet a proposé une rencontre à la famille d'Adama Traoré. Une rencontre refusée par cette dernière. 

Ambre Lepoivre avec AFP