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En prison, la radicalisation des détenus n'est plus visible

Dans le nouveau quartier d'évaluation de la prison de Vendin-le-Vieil, le 4 mai 2018.

Dans le nouveau quartier d'évaluation de la prison de Vendin-le-Vieil, le 4 mai 2018. - Philippe Huguen - AFP

L'homme qui a tué trois personnes mardi à Liège, en Belgique était sorti de prison pour un congé pénitentiaire la veille de son passage à l'acte. C'est pendant son séjour en prison qu'il se serait radicalisé.

Selon les premiers éléments de l'enquête, Benjamin Herman, l'homme qui a tué trois personnes dont deux policières mardi à Liège, en Belgique, s'était radicalisé en prison, dont il était sorti la veille de son passage à l'acte, pour une permission.

Une radicalisation de moins en moins visible

Si des moyens commencent à être mis en place en France pour contrer ce phénomène croissant, la radicalisation est aujourd'hui très difficile à déceler. "Il y a longtemps, on savait la déceler. Le travail d'observation des personnels pénitentiaire faisait qu'on voyait des détenus qui changeaient, qui s'habillaient différemment, dont les habitudes changeaient, les comportements alimentaires changeaient, et dont la barbe poussait. C'était visible, c'était palpable", fait remarquer sur BFMTV Emmanuel Guimaraes, délégué FO pénitentiaire.

"Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Le radicalisé ne va plus forcément être quelqu'un qui a une barbe, qui va rendre sa télévision de cellule, qui ne parle plus. Au contraire, c'est devenu plus vicieux, plus pernicieux. Il y a aujourd'hui une perversité qui va jusqu'à la dissimulation de la radicalisation", explique-t-il. 

Un avis partagé par le sociologue et directeur de recherche à l'EHESS Farhad Khosrokhavar, auteur du livre Prisons de France (ed. Robert Laffont). "Depuis 2015, le modèle extraverti de radicalisation s'est converti en modèle introverti, parce les détenus se sont bien rendu compte que les renseignements, la sécurité, pouvaient ensuite les poursuivre. C'est pour cette raison que tout ce qui caractérisait la radicalisation et qui allait de paire avec le fondamentalisme a quasiment disparu. Ils ne montrent rien, et c'est l'une des possibilités pour eux de réussir, sinon ils seront identifiés", détaille le spécialiste.

Comment lutter contre la radicalisation croissante dans les prisons?

Dès lors, un nouvel enjeu de taille se pose pour les autorités pénitentiaires: comment lutter de manière efficace contre une radicalisation de plus en plus "invisible" et des prisons qui deviennent de véritables lieux d'"incubation"?

"Jean-Jacques Urvoas (l'ancien ministre de la Justice, ndlr) avait déterminé en 2016 que 78 établissements étaient susceptibles d'accueillir des détenus incarcérés pour des faits de terrorisme. On est en train d'équiper certains établissements, en y ouvrant des quartiers d'évaluation de la radicalisation, où l'on va mettre des détenus pendant quatre mois pour être observés. La prison de Vendin-le-Vieil vient de mettre en place ce dispositif", fait remarquer Emmanuel Guimaraes.

"Mais à l'issue des quatre mois que fait-on d'eux? Le travail du surveillant n'est pas de déradicaliser. Est-ce qu'on les laisse en détention ordinaire? Est-ce qu'on les met complètement à l'isolement, isolés de tout pendant 5, 10, 15, 20 ans? Aujourd'hui, on n'a pas de solution", déplore-t-il par ailleurs.

Dialoguer pour dissuader

Pour Farhad Khosrokhavar, si les outils actuels restent incomplets, "il vaut mieux cela que rien". "Je pense que ce sont de toute façon des premiers pas. Le problème essentiel c'est que ces quartiers là ne doivent pas se transformer en des quartiers de simple supervision ou de renseignement. Il faudrait aussi penser à ce que ces détenus puissent avoir des échanges, surtout au niveau verbal, pour qu'on puisse les dissuader d'utiliser la violence", estime ainsi ce spécialiste. 

"Une bonne partie des mesures de déradicalisation ou de prévention actuellement mis en place peuvent avoir sur le long terme des effets contreproductifs, car la dimension persuasion est malmenée au nom de la sécurité sur le court terme", conclut Farhad Khosrokhavar.

Adrienne Sigel