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Emploi fictif, rémunérations trop élevées: ce que la justice reproche au couple Fillon

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François et Pénélope Fillon sont jugés à partir de ce lundi, et jusqu'au 11 mars, pour détournement de fonds publics et abus de biens sociaux, complicité et recel de ces chefs. L'affaire, révélée en 2017 par Le Canard enchaîné, avait coûté la présidentielle à l'ancien Premier ministre.

Pénélope Fillon assistante parlementaire de son mari? "Personne n'avait jamais entendu parler de cela ou qu'elle était rémunérée pour cela." Au fil du travail des juges d'instruction parisiens, se succèdent sur des pages et des pages les témoignages des très proches ou moins proches de François et Penelope Fillon, des débuts dans la Sarthe jusqu'à l'accession à Matignon. A leurs témoignages s'ajoute leur étonnement après les révélations autour de ce que l'on a appelé le "Penelopegate". Personne parmi ces proches ne semble avoir eu conscience que la femme du député était aussi sa collaboratrice, rémunérée en tant que telle.

A partir de ce lundi, et jusqu'au 11 mars, François Fillon est jugé par le tribunal correctionnel de Paris pour détournement de fonds publics et abus de biens sociaux, complicité et recel de ces chefs, et manquement aux obligations de déclarations à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Sa femme Penelope comparaît, elle, pour complicité et recel de détournements de fonds publics et d'abus de biens sociaux. Son ancien suppléant Marc Joulaud est lui aussi poursuivi pour détournement de fonds publics. Un procès qui pourrait être reporté d'une journée alors que les avocats de la défense vont déposer conjointement une demande de renvoi en raison du mouvement de grève des avocats.

Les révélations du Canard

Derrière ces termes juridiques complexes se trouvent le "Penelopegate" et la véracité du travail effectué par Penelope Fillon comme assistante parlementaire quand son mari était député, puis quand Marc Joulaud l'a supplée.

A l'origine de l'affaire se trouvent les révélations du Canard Enchaîné. Le 25 janvier puis le 1er février 2017, le palmipède jette un pavé dans la marre: Penelope Fillon a occupé à partir de 1988, de manière fictive, un emploi d'assistante parlementaire de son mari puis de son suppléant pour une rémunération globale de 900.000 euros brut. De l'argent pris sur l'enveloppe attribuée à chaque député pour salarier des collaborateurs. Quatre mois avant l'élection présidentielle, l'affaire fait tache.

Le parquet national financier ouvre une enquête préliminaire dans la foulée, puis une information judiciaire avec à sa tête trois juges d'instruction. Les magistrats se sont attelés à chercher des preuves du travail réalisé par Penelope Fillon pendant toutes ces années, justifiant une rémunération. D'abord, ils ont entendu les collaborateurs de François Fillon. Tous reconnaissent avoir eu des contacts avec Penelope Fillon, qui ne venait jamais à l'Assemblée nationale, mais aucun ne savait si cette collaboration était contractuelle ou non. En quoi consistaient ces contacts? Des échanges sur le courrier, les invitations adressées au député, ou son agenda. 

"Je redis que Mme Penelope Fillon a toujours été le centre de tout depuis toutes ces années", note l'une des plus fidèles secrétaires de François Fillon.

Une femme discrète

D'autres collaborateurs présentent la Franco-galloise comme "la femme du patron", "les yeux et les oreilles de François Fillon", "le relais" avec un député devenu plus Parisien que Sarthois.

Son rôle en tant qu'assistante de Marc Joulaud, "l'homme de paille", qui l'a décrite comme "meilleure collaboratrice possible"? Faire connaître la circonscription de la Sarthe et les acteurs locaux de Sablé-sur-Sarthe à un élu "trop timide". Des missions qui lui ont permis d'être rémunérée plus que les autres assistants et même plus que son député Marc Joulaud. Au total, la justice la soupçonne d'avoir touché 1,054 million d'euros sans avoir fourni de travail.

Les journalistes locaux ont aussi été interrogés. Eux ont peu de souvenirs de la présence de Penelope Fillon lors des événements auxquels assistait son mari. Dans les archives du Maine libre, 102 photos montrant le couple Fillon datant de 2004 à 2017 ont été retrouvées. Les clichés ne correspondent qu'à 19 événements sur la période. Du côté des préfets, les souvenirs sur l'implication dans la vie locale de Penelope Fillon, "l'épouse d'élu", sont vagues. Certes il leur "arrivait" de la croiser lors de manifestations officielles, le rôle d'"une épouse traditionnelle d'un notable local", note l'un d'eux.

Un travail essentiellement à l'oral

Penelope Fillon l'a reconnu elle-même. Dans un entretien au Sunday Telegraph datant de 2007, la Franco-galloise regrette de n'être vue par ses cinq enfants que comme "une maman" malgré ses diplômes. Elle explique aussi "n'avoir jamais été réellement" l'assistante de son mari ou "quelque chose comme ça". Erreur de traduction, plaident les Fillon.

"C'était ma première et ma principale collaboratrice (...) c'était le lien entre le terrain et un parlementaire de plus en plus parisien", assurait encore à la fin du mois de janvier François Fillon sur la plateau de France 2. Pour lui, elle gérait l'agenda, le courrier parlementaire, la correction de ses discours ou encore la composition de mémos succins. 

Peu de documents ont été apportés pour confirmer la véracité du travail de Penelope Fillon. Un travail qui reposait sur "l'oral". Les perquisitions à l'Assemblée, au domicile du couple ou aux archives de la mairie de Sablé-sur-Sarthe n'ont donné que peu de résultats. Les juges estiment que le couple a "tout fait pour dissimuler son statut de collaboratrice" alors que seuls quelques proches avaient connaissance de ses contrats. Penelope Fillon a, depuis 1981, mené "une vie de femme au foyer (...) très investie dans l'éducation de ses enfants et dans la gestion de la vie familiale", tout en accompagnant de "manière assez traditionnelle" son mari, une homme politique à la trajectoire ascendante, notent encore les magistrats.

"Tout ceci ne relevait pas d'un travail d'assistant parlementaire, encore moins à temps complet (...), écrivent les juges. Dès qu'il le pouvait, François Fillon lui versait le maximum de la rémunération possible à partir de son crédit collaborateur et il a même exigé de son suppléant qu'il l'emploie dans des conditions encore plus avantageuses pendant cinq ans."

Plus d'un million d'euros détourné

Au terme des investigations qui ont duré un peu plus de deux ans, il est reproché à François Fillon d'avoir détourné lorsqu'il était député 408.400 euros pour la période 1998 à 2002, puis 2012 à 2013. Pour avoir continuer à salarier Penelope Fillon comme assistante parlementaire, pour un travail fictif, le suppléant de l'ancien Premier ministre, Marc Joulaud est soupçonné d'avoir détourné, lui, 645.768 euros entre 2002 et 2007. Les faits durant la période antérieure sont quant à eux prescrits.

L’Assemblée nationale va demander lors du procès 1.081.219 euros de dommages et intérêts à François Fillon et Marc Joulaud.

Justine Chevalier