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Comment le mot "corbeau" est entré dans l'histoire judiciaire française

Lettre postée. (Photo d'illustration)

Lettre postée. (Photo d'illustration) - PHILIPPE HUGUEN / AFP

Dans l'affaire autour de la mort du petit Grégory, tout tourne autour des "corbeaux", ces destinateurs anonymes de courriers malveillants et dévastateurs. C'est le cinéaste Henri-Georges Clouzot qui a forgé ce rapprochement animal. Il s'est inspiré d'une histoire qui a agité les jours de la ville de Tulle entre 1917 et 1922.

Le 17 octobre 1984, au lendemain de la découverte du corps de leur fils Grégory dans les eaux de la Vologne, les époux Villemin recevaient une lettre atroce, troussée en ces termes: "J'espère que tu mourras de chagrin, le chef. Ce n'est pas ton argent qui pourra te redonner ton fils. Voilà ma vengeance". Ces derniers jours, le procureur général a expliqué que l'enquête s'orientait vers l'hypothèse d'une Jacqueline Jacob à l'origine, au moins, d'un premier courrier anonyme envoyé en 1983. Ce qui est certain, c'est que ce sont de nouvelles analyses en écriture des plis envoyés qui ont initié ce nouvel emballement des investigations. La chose n'est guère étonnante tant, depuis 32 ans, le "corbeau", par ses lettres innombrables et les coups de fils passés, est le noeud de l'énigme planant au-dessus du village vosgien d'Aumontzey aux yeux de l'opinion public, comme des enquêteurs. 

Une expression qui naît en 1943 devant les caméras

Le "corbeau", ce spécimen du bestiaire s'impose désormais à tous les esprits au moment de désigner l'expéditeur de lettres de délation ou porteuses de messages morbides. Il n'en a pas toujours été ainsi. C'est le cinéaste Henri-Georges Clouzot qui a inventé cette tradition dans son fameux film éponyme, sorti en 1943 (avant d'être interdit pour un temps à la Libération). Dans Le Corbeau de Clouzot, la tranquillité d'une ville est dérangée par un tourbillon de lettres anonymes dévoilant les travers des uns aux autres, ou brodant sur les pires turpitudes. Dans l'oeuvre, l'auteur des missives signe "Le corbeau" et accompagne cette griffe du dessin de l'oiseau noir. Dans l'extrait ci-dessous, l'un des personnages centraux du film, le docteur Germain, reçoit par exemple le message suivant: "Petit débauché, tu fais joujou avec la femme à Vorzet, Laura la putain. Mais prends garde, j’ai l’œil américain et je dirai tout. Le corbeau". 

Un "oiseau funèbre" qui donnera naissance à des "corbeaux"

Le drame de Clouzot ne sort évidemment pas de nulle part. Le scénario, signé Louis Chavance, doit beaucoup à un fait-divers au long cours qui a défrayé la chronique de Tulle en Corrèze, entre 1917 et 1922. Pendant cette période, Angèle Laval a inondé la ville de ses médisances mystérieuses. La trentenaire a écrit et diffusé des centaines de courriers, dont 110 lettres se trouveront dans le dossier d'instruction, révélant à ses destinataires les vices de tout un chacun dans l'intervalle avant d'être confondue, jugée et condamnée. C'est durant son procès que le 5 décembre 1922, un journaliste du Matin a eu ces mots en examinant l'accusée: "Elle est là, un peu boulotte, un peu tassée, semblable, sous ses vêtements de deuil, à un pauvre oiseau funèbre qui aurait reployé ses ailes". Vingt ans plus tard, l'"oiseau funèbre" deviendra un corbeau.

Francette Vigneron, passionnée de criminologie, connaît bien l'affaire pour avoir travaillé sur la question pendant cinq ans, collectant les éléments de son livre L'Œil de Tigre - La vérité sur l'affaire du corbeau de Tulle. Après de BFMTV.com, elle résume en quelques mots la dérive psychologique d'Angèle Laval: "C'est l'histoire d'un amour déçu sur un terreau de frustrations".

Angèle Laval est née en 1885, et est la fille d'un cordonnier qui possède une maison au centre-ville, sans pour autant être riche. Il meurt lorsque sa fille est âgée de dix-huit mois. "Elle est allée à l'école jusqu'à ses seize ans, elle donne toutes satisfactions. Elle a un niveau certificat d'études et on verra que ses lettres comportent peu de fautes d'orthographe et qu'elle y fait preuve d'inventivité", brosse Francette Vigneron. Cette bonne instruction, le départ de cohortes d'hommes sur le front, ainsi que l'emploi comme chef de bureau de son frère Jean expliquent qu'Angèle Laval intègre le personnel de la préfecture durant la Première guerre mondiale. En 1917, elle a 32 ans et n'est pas mariée: une vieille fille, déjà, selon les critères de l'époque. Elle tombe amoureuse du chef de bureau auprès duquel on l'a affectée, un quadragénaire du nom de Jean-Baptiste Moury. Elle lui fait des avances que celui-ci repousse. C'est alors qu'elle commence l'écriture de ce qu'elle appelle, comme le note ici Vice, ses "ordures". 

"Il y a toujours une évolution dans le crime"

En décembre 1917, Jean-Baptiste Moury reçoit ainsi une lettre anonyme l'enjoignant de se méfier d'Angèle Laval. Celle-ci, quant à elle, se fait la destinataire d'une lettre qui lui dépeint son supérieur comme "un séducteur". Ce dernier est d'autant plus inquiet qu'il a une maîtresse et que celle-ci lui a donné un enfant. Deux ou trois jours plus tard, Angèle Laval et Jean-Baptiste Moury parlent tous les deux de ses deux lettres et les brûlent ensemble: "C'est la manière qu'elle a eu d'inventer un lien avec lui", observe Francette Vigneron. 

Le stratagème échoue et malgré quelques nouveaux essais épistolaires durant l'année 1918, les choses se tassent. C'est en 1919 que les envois reprennent véritablement. Cette année-là, Moury commence à fréquenter Marie-Antoinette Fioux, une sténo-dactylo. "Jeune, moderne, dynamique", comme la décrit Francette Vigneron, elle est tout ce qu'Angèle Laval n'est pas, et celle-ci se répand à nouveau, anonymement. Elle écrit des horreurs sur ses collègues dans des lettres qui circulent au sein du personnel de la préfecture. 

Puis, en 1921, motivée par le mariage de Jean-Baptiste Moury avec Marie-Antoinette Fioux, sa fureur monte d'un cran. "Il y a toujours une évolution dans le crime", remarque l'auteure de L'Œil de Tigre - La vérité sur l'affaire du corbeau de Tulle, qui poursuit: "Elle a commencé anonymographe, elle est devenue pseudonymographe". C'est-à-dire que dans sa venimeuse correspondance, elle troque, en 1921, l'anonymat complet contre une signature: "L'Oeil de Tigre", s'inspirant d'une pierre-talisman censée permettre de retourner les mauvaises ondes à l'envoyeur selon certains milieux ésotériques. L'évolution est aussi d'un autre ordre: elle commence à viser les riverains de son quartier. 

La technique des "clampes"

A ce moment, elle change aussi de manière de faire. Fini les boîtes postales, que police et Tullistes inquiets surveillent désormais. "Elle applique alors la technique des 'clampes', les commères du coin, dans ses lettres", explique Francette Vigneron. A partir de cette étape, elle dépose au sol, par exemple dans un simple couloir d'immeuble, une enveloppe non-cachetée au nom d'un ou d'une locataire. A l'intérieur, une lettre débute par une "prière" faite de transmettre le mot à un second individu qui aura à charge d'aller enfin trouver une tierce-personne. Dans le contenu, une dizaine de familles de Tulle peuvent en prendre pour leur grade. "Elle savait faire mal aux gens au coeur de leur cible intime. L'anonymat vous donne l'illusion du pouvoir absolu. Le plus dangereux dans ce genre de lettres, ce n'est pas ce qu'elles contiennent, c'est le fait qu'elles existent. Ce sont des explosions intimes, souvent très sous-estimées", détaille Francette Vigneron. 

Maligne, Angèle Laval cherche à faire accuser sa rivale, l'épouse Moury. Chacune des lettres contient en effet désormais un volet insultant...mais aussi des éloges pour les jeunes mariés. Et bientôt, on se met à insulter Marie-Antoinette Moury dans les rues de la ville. Une personne va mourir avant que la culpabilité d'Angèle Laval n'éclate au grand jour. Fin 1921, un homme se suicide, dépressif et soucieux de sauver l'honneur de sa femme, incriminée dans des lettres.

Fatale dictée

Le tournant de l'affaire prend place en janvier 1922, à l'arrivée dans la ville d'Edmond Locard, fondateur du premier laboratoire de police scientifique à Lyon en 1910. Celui-ci s'imprègne des lettres de "L'Oeil de Tigre", remarque quelques lapsus (comme des marques de féminin surgissant là où on attendrait un mot au masculin) et convoque huit femmes au Palais de justice dont Marie-Antoinette Moury, Angèle Laval et sa mère. Il s'agit de dicter individuellement à chacune d'elle un mélange de textes.

La première à passer est Angèle Laval. Pendant 1h30, et dans le silence le plus complet, il fait écrire à cette droitière quelques lignes de la main gauche, car il a l'intuition que la responsable des lettres a utilisé ce subterfuge pour maquiller son écriture. Au-delà, il lui fait écrire, cette fois de la main droite, quatre pages en majuscules. "Elle mit douze minutes à écrire la première ligne" passant et repassant sur les lettres, consigne-t-il dans son rapport. La faisant "écrire jusqu'à lassitude", selon son expression, il voit toutes les caractéristiques de "L'Oeil de Tigre" apparaître peu à peu sur la feuille. Convaincu de tenir la coupable, il la laisse cependant repartir sans un commentaire après une seconde séance de rédaction. 

"Il y a toujours une contagion familial chez les corbeaux"

C'est en avril seulement qu'elle est arrêtée, et avant ça, la chronique s'enrichit d'une tragédie supplémentaire. Elle entraîne sa mère dans une sorte de suicide collectif où seule la seconde avait vraiment l'intention d'en finir. Tandis que la mère de l'épistolière coule à pic dans un étang, celle-ci attend que des passants soient aux abords pour être secourue.

"Comme Locard le disait déjà dans ses écrits, il y a toujours une contagion familial chez les corbeaux. Sa mère était au courant de certaines choses, peut-être même avait-elle écrit quelques lettres. 'Frustration et convoitise sont les deux mamelles du crime' comme le disait très bien Hannibal Lecter", sourit Francette Vigneron. 

Après une expertise psychiatrique qui la déclare responsable de ses actes mais "hystérique avec des circonstances atténuantes", elle n'est condamnée en décembre 1922 qu'à un mois de prison avec sursis. Il faut dire qu'elle n'est jugée que pour diffamation et que la prescription empêche de retenir contre elle la plupart de ses lettres à l'exception des quinze dernières. Après le procès, l'affaire prend du recul dans les têtes et il faudra deux décennies pour que Clouzot crée à partir de cette accusée en vêtements de deuil arborés en mémoire de sa mère, un corbeau. L'histoire du film a d'ailleurs été directement inspiré par Edmond Locard qui, au début des années trente, avait offert au scénariste Louis Chavance une brochure sur l'enquête et son ouvrage sur les anonymographes. 

Quand les familles malmenées par Angèle Laval découvrent Le Corbeau

Cette année, la ville de Tulle va célébrer les cent ans des premières lettres. Après une exposition et des conférences en octobre et novembre, les Tullistes pourront visionner l'oeuvre d'Henri-Georges Clouzot le 8 décembre. Cette séance rappelle celle d'un autre 8 décembre.

A cette date, en 1947, après la levée de la mise à l'index décrétée contre le réalisateur à la Libération, les habitants de la ville corrézienne avaient eu droit à une projection du film. Une vingtaine d'années après les faits, des familles mises à mal par la malveillance d'Angèle Laval avaient pu se plonger dans une fiction qui ne pouvait que leur paraître familière. L'intéressée vivait toujours et à Tulle: "Elle s'était barricadée dans son immeuble", indique Francette Vigneron. C'est dans ce même immeuble de la rue de la Barrière qu'elle est morte à 81 ans en 1967. 

Robin Verner