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À Paris, début du procès de la sœur des frères Clain, les "voix françaises de Daesh" 

Le palais de justice de Paris, dans le quartier des Batignolles. (PHOTO D'ILLUSTRATION).

Le palais de justice de Paris, dans le quartier des Batignolles. (PHOTO D'ILLUSTRATION). - ALAIN JOCARD / AFP

Anne Diana Clain et son mari, Mohamed Amri, comparaissent mardi et mercredi devant le tribunal correctionnel de Paris pour avoir tenté de rejoindre la Syrie il y a trois ans. C'est la première du clan de jihadistes, s'étalant sur trois générations, à être jugée en France depuis la série d'attentats qui a touché le pays à partir de 2015.

Elle porte le nom de ceux, ayant, par leur voix, porté la revendication de l’un des attentats les plus meurtriers commis sur le sol français. Anne Diana Clain (44 ans) est jugée ce mardi aux côtés de son époux Mohamed Amri (58 ans) au tribunal correctionnel de Paris pour avoir tenté de rejoindre la Syrie entre 2015 et 2016. Elle est la sœur aînée des "voix françaises de Daesh", Fabien et Jean-Michel Clain, qui ont, jusqu’à leur mort présumée en février dernier, multiplié les appels à “éliminer des Français”.

"L’utopie" de Daesh

Il pourrait s’agir d’une simple affaire “d’association de malfaiteurs en vue de la préparation d’actes de terrorisme” comme la justice a désormais l’habitude de traiter. Une famille française parmi d’autres, qui abandonna tout pour faire sa hijra - départ d’un musulman pour une terre d’islam - en zone irako-syrienne, et par conséquent venir grossir les rangs de l’organisation terroriste. À l’été 2015, Anne Diana Clain et Mohamed Amri prennent la route avec leurs quatre enfants. Direction Monaco, l’Italie, puis la Grèce. Chacun a fait ses valises “comme pour partir en vacances”, expliquera Ismaël, leurs fils de 15 ans, d’après l’ordonnance de renvoi que BFMTV.com a pu consulter. Sauf qu'ils ont pris le soin de vider entièrement leur maison d’Ambax (Haute-Garonne). Leur voyage est sans retour.

Refoulée à la frontière turque en août, la famille gagne la Bulgarie afin de "patienter en attendant une solution pour passer la frontière". Elle s’installe à Sofia pendant neuf mois. "On était plus en vacances, on était dans l’attente", se souvient l'adolescent. Nous sommes en mai 2016, l’Europe est tétanisée par la vague d’attentats que l’on connaît, avec la récente double attaque de l'aéroport de Bruxelles et du métro Maelbeek ainsi que l’assassinat d’un couple de policiers à Magnanville (Yvelines). Ces actes ne freinent en rien les ambitions d’Anne Diana Clain et Mohamed Amri, qui persistent à croire en "l’utopie" de Daesh. Après une nouvelle tentative de rejoindre la Syrie, leur périple s’interrompt finalement le 1er juillet, lorsqu’ils sont arrêtés par la police turque puis expulsés vers la France.

Le clan "Belphégor"

Les autorités ont alors entre leurs mains l’un des maillons d’une lignée de jihadistes qui s’étale sur trois générations. Car, le couple Clain-Amri n’est pas n’importe quelle famille. Anne Diana Clain, née d’une mère catholique pratiquante et d'un père militaire, est originaire, comme ses deux frères Fabien et Jean-Michel, de La Réunion où ils ont vécu avant de s’installer dans l’Orne. La fratrie se convertit à l’islam à la fin des années 1990 lorsque l’aînée rencontre un certain Mohamed Amri. Ce Tunisien, avec qui elle se marie religieusement, leur apporte "toutes les réponses à (leurs) questions" et les guide sur "ce qu’ils cherchaient vraiment", expliquera-t-elle au cour d’une audition.

Le clan, au complet, déménage dans la région de Toulouse. Un choix mu par une logique communautariste: ils y croient les musulmans et les mosquées plus nombreux. Surnommés le clan "Belphégor" en référence au voile intégral que portent certaines femmes de la famille, ils côtoient des noms désormais bien connus de la sphère intégriste. Olivier Corel, "l’émir blanc" de la filière d’acheminement de jihadistes d’Artigat, pour laquelle Fabien Clain est condamné en 2009, mais aussi les Merah. Lorsque le couple tente de rejoindre la Syrie en août 2015, le reste de la famille s’y trouve déjà. Jean-Michel, sa femme et leurs cinq enfants, Fabien sa compagne et ses enfants et la mère de la fratrie, Marie-Rosanne Grosset, morte sur place de maladie. Les deux enfants restants d’Anne Diana Clain, Fanny Patry, née d’une précédente union, et Jennifer Clain, sont également sur zone. 

Les "chevaliers des médias" de Daesh

Celle qui comparaît ce mardi prétend que sa famille a été sa motivation première pour quitter la France. Elle et son mari ignoraient-ils pour autant le rôle de "chevaliers des médias" que tenaient les frères Clain au sein de Daesh, d’après l’hommage posthume d’Abou Bakr Al-Baghdadi? Le couple admet avoir eu connaissance de leur anasheed - chants religieux - dans lesquels ils félicitent les auteurs des attentats du Bataclan et des terrasses parisiennes pour avoir tué "des centaines d’idolâtres" et somment les soldats du califat à "taper la France. Il est temps de l’humilier, on veut de la souffrance et des morts par milliers". Mais pour eux, ce n’était que du "rap". "Tout le monde l’écoutait, le chantait, même les petits", fait-elle savoir aux enquêteurs. Leur litanie mortifère devient en tout cas une source d’inspiration pour Ismaël:

"Mais il ne faudra pas pleurer quand Paris sera fini, par milliers, on f’ra péter des bombes toute la nuit", écrit-il dans un cahier saisi lors de l’interpellation.

Mohamed Amri assure pourtant qu’il s’est "séparé d’eux" (Fabien et Jean-Michel Clain, ndlr) dès 2014 "à cause de cette discussion au sujet du jihad et tout ça".

"C’est quoi le 13-Novembre?"

En détention depuis son expulsion vers la France, la mère de famille reconnaît avoir voulu rejoindre un pays avec une "religion d’État" mais juge que ses frères ont eu "tort" de prendre cette voie. Mohamed Amri lui, prétend qu’ils ne partaient que pour récupérer sa belle-fille Fanny Patry, et qu’il ne s’agissait absolument pas d’un départ définitif. "J’ai été dépassé par les événements", avoue-t-il, tout en niant l’implication de ses beaux-frères: "C’est quoi le 13-Novembre? Il s’est passé quoi?", feint-il lors d’un interrogatoire.

"Il convient de constater que ce dossier, qui appartenait à l’origine à une procédure criminelle plus vaste et plus complexe [le dossier d’instruction avec Fabien Clain et Adrien Guihal, ndlr], a été ramené à sa juste mesure lors de la clôture de l’instruction, par le biais d’une disjonction et d’une requalification correctionnelle des faits reprochés", observe auprès de BFMTV.com Me Martin Desrues, avocat d’Anne Diana Clain. 

Les deux prévenus ont donc échappé à un procès devant une cour d’assises spéciale et comparaissent devant un tribunal correctionnel. Ils encourent 10 ans de prison. Après eux viendra également le tour de Jennifer Clain, mise en examen à son retour en France en septembre 2019, d’association de malfaiteurs terroriste criminelle. Ismaël, comme le reste des enfants Clain, a été confié à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE). Anne Diana Clain et Mohamed Amri sont incarcérés à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis et de Bois d'Arcy depuis leur retour en France.

Esther Paolini