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La Part du soupçon: Xavier Dupont de Ligonnès, aussi insaisissable dans la fiction que dans la réalité

Laurence Arné et Kad Merad dans "La Part du soupçon"

Laurence Arné et Kad Merad dans "La Part du soupçon" - Julien Cauvin - Beaubourg Story -TF1

TF1 diffuse ce lundi soir un téléfilm qui s'inspire très librement de l'affaire Dupont de Ligonnès. En prenant de grandes distances avec les faits, comme presque à chaque fois que la fiction se frotte à ce fait divers.

C'est une lecture très libre de l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès que les téléspectateurs de TF1 découvriront ce lundi. Dans le téléfilm en deux parties La Part du soupçon, Kad Merad campe un père de famille qui ressemble en tous points au protagoniste du fait divers, tout en préservant une grande distance avec l'affaire: le nom a été changé et une suite a été imaginée. 

Car adapter l'un des faits divers les plus mystérieux de ces 10 dernières années n'est, visiblement, pas chose aisée. Un homme ordinaire, autre fiction en quatre épisodes attendue sur M6 en 2020, prend elle aussi grand soin de ne pas trop coller à l'affaire. Et une précédente tentative de la sixième chaîne, présentée comme un "docu-fiction", s'était soldée par un échec critique. 

Entre deux faits divers

Le 21 avril 2011, la police retrouve les corps d'Agnès Dupont de Ligonnès et de ses quatre enfants enterrés sous la terrasse de leur maison, à Nantes. Tous les soupçons se dirigent vers le père de famille, Xavier Dupont de Ligonnès, toujours introuvable aujourd'hui.

La Part du soupçon, de Christophe Lamotte, s'inspire à la base de la vie du criminel américain John List. Mais l'écho entre l'intrigue et le fait divers français, assumé par Kad Merad dans 20 minutes, est évident: Thomas, père de famille sans histoire, est soudain soupçonné par les autorités d'être Antoine Durieux-Jelosse, qui aurait assassiné sa famille 15 ans plus tôt avant de se volatiliser. Commence alors un face à face entre Alice, l'épouse de Thomas en proie au doute (Laurence Arné) et Sophie Lancelle (Géraldine Pailhas), l'enquêtrice. 

La tuerie de départ est la même que celle de Nantes, tout le reste n'est que fiction. Une approche qui semble s'imposer lorsqu'on ignore la vérité, comme le résume Kad Merad dans les colonnes du quotidien: "Puisqu’on ne connaît pas l’issue, on invente. C’est un faux biopic, en fait."

On retrouvait la même ambiguïté dès juillet 2018, au cinéma, avec la sortie de Paul Sanchez est revenu!: Laurent Lafitte y interprétait un homme soupçonné d'avoir tué sa famille et qui réapparaissait après s'être volatilisé. Là non plus, le nom de Xavier Dupont de Ligonnès n'était jamais mentionné et le fait divers ne servait que de base à l'intrigue fictive. La réalisatrice Patricia Mazuy, affirmati même, s'être inspirée d'une autre affaire: "Ce n'est pas sur Dupont de Ligonnès, c'est sur le docteur Godard, la bête du Gévaudan, les criminels que l'on n'a pas réussi à attraper et que l'on continue de chercher", nous expliquait-elle ainsi en juillet 2018. 

Autre nom, même visage

L'approche de M6 ressemble, elle aussi, à un "faux biopic": dans Un Homme ordinaire, Arnaud Ducret interprète Christophe de Salin, qui a assassiné toute sa famille (ici, le doute n'est pas entretenu). À ses côtés, Emilie Dequenne campe une hackeuse qui tente d'obtenir des preuves contre lui par le biais de piratages informatiques. 

Comme le montrait une photo de tournage il y a quelques mois, les lunettes et les costumes de l'acteur ont été pensés pour le faire ressembler à Dupont de Ligonnès. Mais là encore, le nom a été modifié, dans une tentative évidente de ne pas coller de trop près à la réalité. Le personnage d'Emilie Dequenne, inventé, offre une perspective scénaristique inédite.

Quand la fiction flirte avec le documentaire

Si les noms sont systématiquement changé, c'est aussi parce que la présomption d'innocence rend difficile de dénouer l'intrigue; la justice n'a jamais pu trancher sur la culpabilité de Xavier Dupont de Ligonnès.

La télévision a bien essayé, une fois, d'imaginer une résolution du mystère. En 2018, M6 a diffusé le docu-fiction Xavier Dupont de Ligonnès: dans la tête du suspect. Le film mélangeait vrais témoignages et reconstitution, allant jusqu'à mettre en scène les aveux et le suicide du tueur présumé. Le quotidien 20 Minutes avait regretté un oubli de la présomption d'innocence et Télérama avait décrit un docu-fiction "bien gênant", qui n'explicitait jamais la frontière entre réalité et invention aux téléspectateurs. 

Le mystère jamais résolu de Xavier Dupont de Ligonnès est à double tranchant: d'un côté, il encourage producteurs et scénaristes à éviter tout risque en changeant systématiquement les noms. De l'autre, cette fin ouverte permet d'imaginer toutes les suites possibles, et autorise la fiction à prolonger la réalité comme aucun autre fait divers. 

Benjamin Pierret