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Riad Sattouf revient avec des "Cahiers d’Esther" plus politiques que jamais: "l'ignorance est anxiogène"

Les Cahiers d'Esther, tome 5

Les Cahiers d'Esther, tome 5 - Allary Editions

Riad Sattouf publie ce jeudi le cinquième tome des Cahiers d’Esther, un album qui met en scène la progressive prise de conscience politique de son héroïne.

Reporté pour cause de pandémie de coronavirus, le nouveau Cahiers d’Esther paraît finalement ce jeudi. Poids lourd de l’édition francophone, le best-seller de Riad Sattouf pourrait bien sauver avec les Avengers de l’édition (Elena Ferrante, Joël Dicker, Guillaume Musso et Michel Bussi) l’industrie du livre, frappée de plein fouet par la pandémie. 

Avec Histoire de mes 14 ans, Sattouf continue de raconter une année dans la vie d’Esther, véritable fillette qui lui confie son quotidien et ses états d’âme. Le dessinateur de L'Arabe du futur y capte un moment particulier de la vie de l’adolescente, celui où l’enfance s'éloigne et laisse place à l’âge adulte. Alors que Esther, 14 ans, éprouve de la nostalgie pour son enfance, elle s’ouvre au monde, commente de plus en plus les événements récents, des actions de Greta Thunberg au mouvement des Gilets Jaunes en passant par l’incendie de Notre-Dame.

C’est le thème de cette interview avec Riad Sattouf qui évoque notamment la prise de conscience politique de son héroïne et la portée sociologique de sa BD, qui se moque de l’ignorance générale de notre société. 

C’est un album particulier: Esther, 14 ans, devient une adulte et commence à éprouver de la nostalgie pour l’année de ses 10 ans...

L’événement s’est réellement passé ! Elle a retrouvé son vieux Kidisecrets [journal intime électronique, NDLR], qu’elle avait dans le premier tome. Je trouvais ça intéressant et amusant de montrer qu'elle avait de la nostalgie pour un événement qui était relaté dans le premier tome! C’est vrai qu’une prise de conscience s’effectue chez Esther. C’est ce qui se passe à l’adolescence. Elle commence à prendre conscience de sa propre temporalité et à s’intéresser au monde extérieur. 
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Même lorsqu’elle parle d’artistes, comme le rappeur Heuss l’enfoiré, elle ne parle pas de musique, mais se demande s’il est de droite ou de gauche! 

Elle-même n’est pas tellement politisée, mais la politique est présente au travers de ses copines. Elle a une copine qui est très engagée, qui est extrêmement féministe et a éveillé un peu sa conscience. Elle se pose plus de questions. La question du sexisme est assez centrale dans sa vie maintenant. Les comportements de domination de certains garçons sont un problème pour elle. Elle commence à analyser le monde extérieur par ce prisme. Grandir avec ces expériences modèle une personnalité, éveille au monde.

L’album cite Greta Thunberg, les Gilets Jaunes, l’incendie de Notre-Dame… Comment choisissez-vous les faits d’actualité?

Dans le cas de Greta Thunberg, c’est moi qui lui en ai parlé. Comme il y avait beaucoup d’articles sur elle, qu'il y avait des réactions internationales, j'ai voulu voir si cela l'avait atteinte... elle a d'abord cru que Greta Thunberg était une candidate de The Voice! Pour Notre-Dame, elle m’en a parlé d’elle-même. Quand il y a eu les gilets jaunes, c'était moi... Je lance plutôt la discussion sur les sujets politiques.
Greta Thunberg par Riad Sattouf
Greta Thunberg par Riad Sattouf © Allary Editions

Ce sont aussi des sujets indispensables pour comprendre notre époque, et donc pour l’album, qui a une portée sociologique. 

Oui, et aussi parce que j’adore quand des choses à moitié comprises sont considérées comme un vrai savoir (rires). Souvent Esther est très drôle avec sa façon de comprendre les choses à moitié. On est tous dans ce cas-là ! C’est notamment vrai en politique. C’est quelque chose de très humain et j’aime bien l’observer avec Esther. Elle a souvent un avis sur plein de sujets, comme tout le monde, et il est fondé sur des petites informations parcellaires. C’est toujours rigolo de le montrer. On se sent moins seul. Quand Esther jugeait les candidats à la présidentielle sur leur physique, c’était rigolo, mais je connais dix adultes au moins qui, quand ils parlent d’un candidat, parlent plus de son apparence, de ce qu'il dégage physiquement, que de ses compétences. Plus que le sensationnel, j’aime montrer comment se construisent les petites ignorances, qui en disent beaucoup sur la société.

Qu’est-ce que cela raconte sur notre société? 

C’est le peu de culture et de savoir sur le monde qui nous entoure, l’ignorance générale, considéré comme une culture générale! On est persuadé que l’on sait tout avec notre téléphone, que l’on peut avoir accès à tout. On pense parfois qu'on ferait mieux qu'un sélectionneur de foot, un président, qu'on saurait quoi faire pour réformer l'économie la police etc. C’est très rare de voir sur les réseaux sociaux des gens qui se posent des questions sur ce qu’ils avancent, qui doutent. C’est aussi parce que l’ignorance est anxiogène. C’est effrayant de ne rien savoir. 

"Suis pas faite pour ce monde", dit Esther en observant un touriste victime d’une tentative de vol. C’est une phrase terrible dans la bouche d’une jeune fille sans histoire… 

C’est une phrase toute faite d’Esther, qu’elle utilise beaucoup et que j’adore. Elle les lit sur Internet quand elle traîne sur Twitter. Quelqu’un va poster une vidéo de Trump qui dit une énormité et puis le commentaire va être: "Ok. Suis pas faite pour ce monde." C’est une manière de dire que c’est la cata absolue. Ça parle de notre époque, de la vitalité de la langue française, des expressions qui se transmettent comme des virus langagiers... C’est quelque chose que je voulais mettre dans Les Cahiers d’Esther.
Les Cahiers d'Esther
Les Cahiers d'Esther © Allary Editions

Avez-vous conscience que votre BD servira dans des décennies aux historiens pour comprendre notre époque?

Non, jamais! C’est plus pragmatique que ça: je me dis que je veux que mon histoire ait un goût de l’époque. Dans Les Sept boules de Cristal, Tintin et le capitaine Haddock assistent à des numéros de music hall. Quand j’étais gamin, je ne comprenais pas ce que c'était que le music hall. J’en avais parlé à ma grand-mère bretonne qui m’avait expliqué que ça existait à son époque. On y allait pour voir une succession de sketches: il y avait des gens qui chantaient, puis un magicien... Ça avait un goût de l’époque qui était extraordinaire. Souvent, quand je dessine, je me dis que j’aimerais que mes BD aient ce goût d’époque. Au début de La Vie secrète des jeunes, il n’y avait pas de portable, et maintenant, dans Les Cahiers d’Esther, c’est un élément du décor! Ça parle du moment et c’est marqué pour toujours dans un livre.

Esther visite incognito votre exposition organisée à la BPI en 2018. Elle regrette que les dessins de sa BD soient moins "stylés" que vos premiers dessins réalistes... 

(Rires). C’est un grand classique de la jeunesse! Quand j’étais adolescent, j’étais beaucoup plus impressionné par des peintures hyper réalistes que par un dessinateur qui dessinait quelque chose en quelques traits.

Esther rencontrera-t-elle Riad Sattouf dans la BD?

Je ne pense pas, mais j’aime bien de temps en temps faire ces clins d’œil. Quand on a commencé cette série, elle n’était pas tellement intéressée par le projet. Il se trouve que la bande dessinée a eu tellement de succès qu’elle est arrivée dans sa vie par d'autres biais! Des gens lui ont offert la BD à son anniversaire sans savoir qu’elle était la vraie Esther! Ce qui l’a beaucoup marquée, c’est la chanteuse Angèle qui a partagé sur son compte Instagram une case tirée des Cahiers d’Esther. Elle s’est rendue compte que ses histoires avaient un impact et touchait même les gens qu'elle admirait !... 

Comment analysez-vous l’évolution du personnage d’Esther?

Je ne relis pas beaucoup les premiers albums. J’essaye de rester au jour le jour. De temps en temps, je retombe sur un album et je me rends compte que le fait de faire grandir graphiquement Esther est quelque chose que je ne maîtrise absolument pas. Je la dessinais toute petite. Puis elle a grandi d’elle-même dans la bande dessinée.

Si le personnage d’Esther ne ressemble pas à la véritable Esther, comment avez-vous créé votre héroïne? 

En général, quand je dessine mes personnages, ils apparaissent au fil de l’histoire. Je fais assez peu de recherches. J’aime bien laisser le bonhomme tout seul du crayon. Esther est arrivée assez rapidement. 

Vous l’imaginez aussi plus âgée dans ce nouvel album...

Avec la bande dessinée, on peut tout faire. C’est un des moyens d’expression les plus libres, les plus puissants. Comme on ne la verra jamais à cinquante ans [la série s’arrêtera à ses 18 ans, NDLR], c’est toujours amusant d’imaginer ce qu’elle pourrait devenir. Ce sont aussi des questions qui la turlupinent. Quand elle se maquille, elle trouve qu’elle fait plus vieille… C’est rigolo de jouer avec ces idées-là. 
Les Cahiers d'Esther
Les Cahiers d'Esther © Allay Editions

Le père d’Esther est-il une version moins brutal de Pascal Brutal?

On me le dit souvent! Il est vrai qu’au début, j’ai été très tenté de faire jouer le rôle du père par Pascal Brutal, de le dessiner comme s’il jouait dans une série. Mais je ne l’ai pas fait, parce que je ne voulais pas faire de réel lien entre les deux séries. J’ai gardé les caractéristiques un peu viriles du père physiquement rassurant et sécurisant. Il a quand même un petit côté Pascal Brutal dans son nez, dans son attitude, mais seuls les spécialistes s'en rendent compte (rires)!.
Jérôme Lachasse