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Clou, nommée aux Victoires 2021: "La musique m'a sauvée, comme des médicaments"

Clou dans le clip de "Comment"

Clou dans le clip de "Comment" - Capture d'écran YouTube - Clouofficiel

Armée d'un très joli premier album pop-folk intitulé Orages, Clou est en compétition pour le prix de révélation féminine aux Victoires de la musique 2021. Elle revient sur son parcours et sur la création de ce disque.

Il y a six ans, Anne-Claire a pris la décision de quitter la sécurité de son poste d'attachée de presse dans la mode pour tenter sa chance dans la musique. À l'aube de 2021, celle qui s'est choisi le pseudonyme Clou commence à récolter le fruit de ses années d'efforts: Orages (Tôt ou Tard), son premier album folk encensé par la critique dès sa sortie en septembre dernier, lui vaut une nomination aux prochaines Victoires de la musique, dans la catégorie révélation féminine. Elle sera en compétition avec Yseult et Lous and the Yakuza lors de la remise de prix, à la Seine musicale le 12 février prochain.

Clou, c'est le surnom de son enfance. Pour ses proches, la petite fille pleine d'humour était devenue "Anne-Clown", diminutif bientôt raccourci pour laisser place à Clou. La jeune trentenaire parisienne a gardé cette propension à tourner tous les propos en dérision: en interview, la chanteuse a la plaisanterie et le rire faciles. C'est avec la même spontanéité qu'elle admet avec franchise ce que cache cet humour: "C'est une protection, une armure. J'ai eu besoin de ça parce que j'ai grandi avec des parents compliqués. Le seul moyen que j'avais pour me défendre c'était de faire des blagues. Et ça marche pas mal."

On retrouve le même paradoxe dans son premier album (produit par Dan Lévy, la moitié du duo The Dø), un très joli disque folk qui flirte parfois avec l'acoustique. Sur des mélodies tendres, Clou adopte une voix caressante pour nous parler de la solitude inhérente à l'être humain (On avance), d'amours toxiques (Narcisse) ou de notre capacité à fermer les yeux sur nos problèmes, quitte à ce qu'ils nous reviennent en boomerang (Jusqu'ici tout va bien).

Pourtant c'est vrai: jusqu'ici, tout va bien. C'est ce qu'explique l'artiste en pleine ascension à BFMTV.com, en revenant sur cette nomination, sur la création de ce disque et sur ses années d'"acharnement" - c'est le mot qu'elle emploie - pour polir son talent.

Être nommée révélation, c'est une consécration?

C'est extraordinaire. J'ai pleuré de joie en l'apprenant, j'ai dit un truc très bête qui ressemblait à trois onomatopées... C’est la joie que je n’attendais pas, c’est un peu comme si la profession me disait "bienvenue dans la famille". C’est une chance de mettre en lumière mon travail, de le présenter au grand public. Et puis c'est aussi une manière de dire à tous les gens qui m'accompagnent depuis cinq ans: "vous avez bien fait, vous ne vous êtes pas trop trompés!".

Vous aviez peur qu'ils se soient trompés?

(Rire) Non, c'est pas ça. Au contraire, je suis "team moi"! Mais l'industrie musicale est très riche, il y a énormément d’artistes, les places sont chères. En plus cette année il n'y a même pas la categorie révélation scène (à cause du Covid-19, ndlr). On n’a même pas cette petite tangeante, alors c’est d’autant plus fort pour moi de faire partie des trois filles nommées.

Cette nomination vient couronner un parcours atypique, puisque vous avez étudié le journalisme et la communication, puis travaillé comme attachée de presse dans la mode avant de vous lancer pour de bon dans la musique. Qu’est-ce qui vous a décidée?

Ce qui m’a vraiment décidée, je crois que c’est moi (rire). C’est l’impression de passer à côté de ma passion première. Je m’étais dit que c‘était dommage de ne pas vivre complètement mes rêves. Je sais que ça fait un peu Walt Disney de dire ça, mais c’est vrai. J’ai plusieurs fois essayé, mais je le faisais avec tellement de retenue et si peu de confiance en moi que je le faisais à moitié. J'ai fait une scène ouverte à New York pendant mes études, j'ai eu un groupe avec lequel on faisait des petits concerts en banlieue parisienne, dans des cafés... j'ai même enregistré un album toute seule, tout pourri, sur le logiciel Garage Band. Je faisais un semblant d’essayer.

Arrive alors un radio-crochet de France Inter, en 2014, que vous remportez presque: vous arrivez deuxième derrière Arkadin...

C'est ce qui a tout changé pour moi. Absolument tout. C’était un peu le couperet aussi: je m'étais dit que si ça ne marchait pas, si je n'avais vraiment aucun retour positif, j’arrêterais de penser à la musique comme à un métier. Avec ce radio-crochet, je me suis rendu compte que ce que je faisais pouvait intéresser, que je pouvais en faire une profession. J'ai ensuite mis un peu de temps pour démissionner, parce que je ne connaissais personne dans la musique, j’ai démarré de zéro. Je ne voulais pas brûler toutes les étapes, je voulais bien m'entourer. Et je voulais rester indépendante financièrement. Mettre des sous de côté, faire une rupture conventionnelle... Je sais que ce n'est pas très glamour, hein, mais c'est la vérité.

Vous n'êtes pas un succès soudain - vous avez travaillé cinq ans pour aboutir à ce premier album. La route vous a semblé longue?

Ouais (rire). Ce sont des métiers qui demandent beaucoup de patience. Une forme d’acharnement. Remettre son ouvrage, comme on dit. Et vous rencontrez des personnes avec qui ça fonctionne humainement, mais pas professionnellement, ensuite c’est vous qui n’êtes pas au niveau, en chant, en guitare, en compo'... Ça se travaille, c’est de l’artisanat. Je ne crois pas aux gens qui rentrent en studio et qui font quelque chose d’extraordinaire. En tout cas, je serais très agacée si c'était vrai!

Parmi ces gens que vous avez rencontrés, il y a eu des grands noms qui ont cru en vous. Vous avez fait les premières parties de Vianney, Vincent Delerm (qui signe la réalisation de son clip Comme au cinéma, ndlr) ou Benjamin Biolay. Vous avez aussi participé en 2018 à l'album hommage à Yves Simon...

C'est comme une bonne étoile d’avoir Yves. Il m’a envoyé un message pour me féliciter de l'album. Ce sont des gens qui vous font oublier un peu tout le reste et qui vous redonnent de la potion magique. Ça vous redonne vachement de force d’y arriver, avec le texto d'Yves Simon (rire). Le premier qui m’a tendu la main, c’est Thomas Dutronc. J’ai fait une grosse partie de sa tournée en 2016, c'est vraiment lui qui m'a donné de l'élan. Que des personnes comme Yves Simon, Benjamin Biolay, Vincent Delerm ou Vianney me fassent confiance pour ouvrir avant eux, ça m'a construite. J'ai beaucoup de chance.

Après ces premières parties auraient dû arriver vos propres scènes, mais dans le contexte actuel, c'est compliqué...

Elles n'existent pas! C'est comme ça...

Vous avez eu peur que cette absence de scène vous prive de votre notoriété naissante et du contact avec le public ?

Oui, et c'est d'ailleurs le cas. Lorsqu'on est un artiste émergeant, la première étape après la sortie de l’album, c'est la scène. Moi, je n'ai fait qu'un concert en groupe complet, et quatre concerts en tout en 2020. C’est un peu dur, mais j’essaye de ne pas... (elle marque une pause) Disons que j’en ai fait d’autres, des concerts, et j’en ferai d’autres. On verra. La tournée est décalée, mais pas annulée, et rien que ça, c’est cool. Et puis c’est dur pour tout le monde, je ne vais pas commencer à me plaindre, ça n’a pas de sens... C'est encore plus dur pour les gens qui ont des salles de spectacle, pour les tourneurs… on leur enlève leur boulot.

Avec Orages, vous proposez une musique assez organique, presque acoustique, qui tire plus vers la folk que la pop. La jeune génération va volontiers vers des sonorités plus synthétiques – est-ce que vous êtes consciente de faire figure d’exception ?

Je n'y pense pas du tout, je fais la musique qui me touche. Sur l'album, on utilise aussi du synthé, et Dan Lévy m'a enlevé ma guitare acoustique pour la remplacer par une électrique. C'est vrai que ça va peut-être un peu à contre-courant, mais ça ne me gêne pas. Il y a quelque chose de tendre dans les chansons qui ne sont pas marquées d’une époque. Je ne dis pas que c'est ce que je fais, loin de là, mais j’aimerais faire ça. Après, j'adore Hoshi ou Suzane, je trouve qu'elles sont très fortes. Pareil pour Pomme, qui vient peut-être d'un univers un peu plus folk, comme moi. J'ai grandi avec Joni Mitchell ou Joan Baez, et ça se sent dans mes chansons.

Justement, au sujet de ces influences: vous êtes carrefour de la chanson française et d’une folk californienne. Comment mêlez-vous ces univers?

J’ai grandi avec des parents très éclectiques dans leurs goûts musicaux. J'ai eu accès à des musiques très populaires et d'autres plus confidentielles. J'ai grandi avec Anne Sylvestre, Yves Simon, les Beatles, Madonna ou Demis Roussos. J'ai dansé sur Ophélie Winter, j’ai écoué NTM et IAM. Ensuite, j'ai regardé des films américains et j'ai découvert la folk. J'ai aussi une formation classique grâce au conservatoire, j'ai écouté beaucoup de baroque. Tout ça fait de moi une personne redoutable au karaoké.

Ce que raconte aussi cet album, ce sont les réflexions sombres qui vous habitent, portées par des mélodies qui accrochent l'oreille...

Je pense que ça me ressemble vachement. Je ne suis pas une angoissée, mais je suis traversée par de vraies questions existentielles, des doutes, des moments de déprime complets, et des moments ou je vais beaucoup mieux, ça bouge, ça fluctue. Mais je suis optimiste et je me suis toujours entourée de gens positifs. Je pense que pour aller bien, il faut s’entourer de gens bien qui vont bien. Ça me tenait à cœur de parler des sujets qui me touchent. On essaye d’écrire des trucs un peu plus positifs, mais au final celles qu'on a gardées étaient les plus dures, parce qu’il y avait quelque chose de plus intéressant.

Votre plume est à la fois très sincère et très pudique – vous parlez de vous, mais presqu’en message codé. Par exemple dans Narcisse, vous évoquez votre père…

Je ne m’en suis pas rendu compte au moment où je l'ai écrite. J’avais une amie qui sortait d’une relation toxique et j’ai commencé à écrire en me prenant pour elle. Mais tout ce que j'écrivais tombait tellement dans le mille que je me suis rendu compte que je parlais de mes parents. C’est du vécu, et c’est quelque chose dont je ne me rendais pas compte en grandissant. Mais des gens pervers ou narcissiques, il y en a plein. Et je les fuis.

Vous parlez un peu de votre enfance, dans un foyer assez strict...

C'était à l’ancienne, quoi. Tu ne parles pas à table, tu ne te maquilles pas. Mes goûts n'avaient pas d'intérêt, alors je les vivais cachée.

C'est ce qui vous a poussée vers la musique?

Je ne sais pas. Ce sont eux qui m'ont poussée à en faire en m'inscrivant au conservatoire. En revanche l'écriture et la vie intérieure très riche, la volonté de mettre des mots sur les douleurs, ça vient de là, c’est sûr. Quand on est un enfant solitaire et que la vie extérieure est très pauvre ou cassée, il ne reste que la vie intérieure. Et elle est nourrie par les livres, le cinéma, la musique, tout ce qui est culturel. Ça m’a sauvée, comme des médicaments. Mais j'aimais tellement la littérature enfant que je pense que j'aurais quand même fait quelque chose dans ce domaine-là. D’ailleurs, je ne pense pas que la douleur soit créatrice. J’aurais écrit d’autres chansons, c'est tout.

La prochaine étape, c'est les retrouvailles avec la scène?

Je trépigne. La reprise de la tournée en commun avec Noe Prescow (nommé aux Victoires dans la catégorie révélation masculine, NDLR) doit reprendre au mois de mars. J'espère que ça va se faire, et sinon, ce sera décalé. Et avant, il y a les Victoires. Je vais répéter la chanson. Mais je n'aurai pas des acrobates et du feu, ce sera la musique, l'essentiel, l'os.

https://twitter.com/b_pierret Benjamin Pierret Journaliste culture et people BFMTV