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Pomme, nommée aux Victoires de la musique: "Écrire sur mes failles était le seul moyen de ne pas exploser"

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La chanteuse de 23 ans est nommée dans la catégorie album révélation pour Les Failles, son deuxième opus. Sur des arrangements acoustiques, elle y expose ses angoisses, ses peurs et ses travers. Qu'elle décortique avec autant de franchise en interview.

L'heure de la rencontre avec le grand public a sonné pour Pomme. Vendredi soir, cette chanteuse de 23 ans sera sur la scène des 35e Victoires de la musique. Elle y défendra Les Failles, son second opus, nommé dans la catégorie album révélation. Un disque intimiste sorti en novembre dernier, dans lequel elle raconte son anxiété, ses angoisses, ses amours déçues. 

Ces failles, qu'elle expose sans fard avec son vibrato aérien dans des titres très acoustiques, elle n'en laisse rien deviner en interview. Claire Pommet (son vrai nom) a le phrasé clair et juste, le regard assuré. Dans chacune de ses réponses, elle va droit au but. Elle sait où commencer et quand finir. En un mot: Pomme sait ce qu'elle a à dire.

BFMTV.com l'a rencontrée dans un salon de thé de Belleville. Au-dessus d'une part de gâteau, entre deux autres entretiens, elle nous a parlé des Victoires qui approchent, de ses fameuses failles, de la sensibilité féministe dont elle a souvent fait preuve et de ce que c'est, pour une jeune artiste qui trouve le succès en 2020, de parler de son homosexualité. 

Comment avez-vous réagi quand vous avez appris que vous étiez nommée aux Victoires de la musique? 

On l'apprend un peu en amont de la conférence de presse officielle, et on n'a pas le droit de le dire. Donc au début, on est tout seul avec cette information et c'est un peu bizarre, parce que c'est quand on le partage que ça devient chouette. J'étais contente mais c'était dur de réaliser. J'ai un peu commencé après la conférence de presse, mais c'est tombé en même temps que le début de ma tournée, dans des salles plus grandes qu'avant. Alors c'était un raz-de marée d'informations, parce que jusqu'à il y a deux semaines je n'étais pas très médiatisée. Quand on me l'a dit, je me souviens d'avoir pensé que l'important c'était le live, et l'opportunité que je vais avoir de jouer à la télé. 

Plus que la récompense? 

Disons que je peux choisir la chanson que j'ai envie de faire, et je peux la faire au mieux. En revanche, pour ce qui est de gagner ou perdre, je n'ai aucun contrôle. Du coup j'essaie de lâcher prise là-dessus. L'important, c'est de faire un bon live. 

Pour une jeune artiste, c'est toujours une consécration, ou du moins une confirmation de quelque chose? 

Ce que j'ai trouvé incroyable, c'est que j'ai fait cet album-là sans aucune attente, afin de revenir à quelque chose qui me ressemble. Et des deux albums que j'ai faits, c'est clairement celui qui a le plus d'écho. Ça veut dire que faire un album pour soi, sans se soucier de ce que les autres vont en penser, ça peut avoir des répercussions à grande échelle. Je trouve chouette qu'une institution comme les Victoires se penche sur mon album, que j'ai fait juste pour moi, pour parler de mes problèmes d'anxiété. D'autant que c'est un disque très minimaliste, avec peu de production. Ce n'était plus très à la mode ces derniers temps. 

Votre premier album, À peu près en 2017, était plus pop, plus produit. Vous aviez déclaré avoir eu moins de contrôle sur les chansons. Dans le second, vos textes sont plus vrais et plus sombres. Qu'est-ce qui s'est passé entre les deux? 

Déjà, j'ai grandi. Je me suis ouvert l'esprit, j'ai voyagé, je suis notamment beaucoup allée au Québec, j'ai rencontré plein de gens. L'expérience du premier album, ça m'a appris que je ne peux pas faire de compromis. Je suis très entière, je ne peux pas faire de demi-mesure. Je me dis que quitte à faire de la musique, autant que je fasse ce que j'ai envie de faire. Sinon, j'avais l'impression de prendre une place pour ne pas dire la vérité. 

Qu'est-ce qui a changé dans la création de Les Failles

Contrairement au premier album, j'ai tout écrit, tout composé. J'ai choisi qui allait faire les arrangements, le visuel, les photos de presse... Jusqu'à la date de sortie, j'ai été maîtresse de tout l'artistique. J'ai suivi mon intuition. Aussi, je me suis mieux définie en tant que personne. Cet album est plus ouvert sur le monde, et sur des problématiques qui ne concernent pas que moi. Je ne m'en suis pas rendu compte mais quand je l'écoute, je vois bien que je parle d'écologie, de modèles, de maternité, de sexualité... Je n'étais pas prête à les aborder sur le premier album. 

Dans vos chansons, vous parlez de votre anxiété, de votre peur de la mort, même le titre Les failles est évocateur. L'objectif, c'était d'explorer ces failles, de les apprivoiser? 

Carrément. Je suis assez pudique sur les émotions. J'adore parler avec les gens, mais je mets toujours un filtre. J'ai une espèce d'énorme carapace émotionnelle, je ne vais jamais dire que je me sens anxieuse par exemple. J'ai l'impression qu'il faut que je gère tout toute seule, je suis hyper control freak. Écrire sur ces thèmes-là, c'était le seul moyen de parler de ça et de ne pas exploser. Ce sont des thèmes un peu complexes, pas très joyeux, mais pour moi c'est source d'apaisement. Et quand je chante mes textes aux gens, je crois que ça a le même effet sur eux. C'est ça qui est ouf. 

Vous le constatez quand vous êtes sur scène? 

Oui. Quand je suis arrivée à mes premiers concerts de tournée en janvier, je ne savais pas ce qui allait se passer. Je me demandais si ça allait être lourd, ou dark... Et en fait pas du tout. Les gens sont surexcités, ils crient, ils dansent, ils sont souriants... J'ai l'impression qu'entendre des chansons qui parlent de ces thèmes-là, eux aussi ça les libère. 

Parmi ces angoisses, il y le rapport au corps, dont vous parlez dans vos textes mais aussi dans la vidéo réalisée pour la série Cher corps, de la YouTubeuse Léa Bordier. C'est quelque chose de compliqué, pour vous? 

J'ai eu plein de problèmes de troubles alimentaires quand j'étais plus jeune, et jusqu'à récemment. En faisant ce métier-là, on n'est pas trop aidée, parce qu'on a tout le temps un retour sur son image, on se voit tout le temps, partout. Bizarrement, le fait de sortir cet album, d'exposer tout ça, ça m'aide. À chaque fois que je me sens un peu trop prise dans ces trucs d'image, je me dis que j'ai le droit d'être imparfaite, d'avoir des failles, parce que justement il y a ce disque qui est dans la nature et que les gens écoutent. 

Le fait que votre musique ait de l'écho, ça vous aide à gérer ces angoisses-là? 

Oui, mais c'est à double tranchant. D'un côté, je découvre ce que c'est d'avoir des gens qui me regardent et qui aiment ce que je fais, c'est nouveau pour moi et je dois le gérer. En même temps, le fait que les gens me donnent de l'amour malgré mes failles, c'est assez incroyable. C'est le meilleur truc. Je ne suis pas en train de leur vendre du faux, je leur dis que j'ai peur de la mort, que je suis angoissée, que je ne me sens pas normale, et ils me répondent avec de l'amour. C'est trop bien. 

Vous faites partie des signataires du manifeste contre le sexisme dans la musique, publié par Télérama, vous cherchez des premières parties féminines, vous avez témoigné sur Madmoizelle des violences sexistes dont vous étiez victime sur Twitter... D'où vient cette sensibilité féministe? 

Sur le féminisme comme sur l'écologie, je ne me suis réveillée que vers mes 18 ans. Ma mère a une vision très affranchie de ce qu'est la féminité, alors j'ai eu cet exemple-là et je me suis dit qu'on pouvait être une femme et décider de ne pas se maquiller. Aller au Québec m'a vachement poussée (dans cette voie), parce qu'ils sont un peu en avance sur ces sujets, ils sont beaucoup plus extrêmes dans la critique du patriarcat. Ensuite, je pense que travailler dans l'industrie de la musique m'a ouvert les yeux. 

De quelle manière? 

C'est une industrie souvent régie par des hommes. Les postes de pouvoir sont occupés par des hommes, les patrons de label sont des hommes, les directeurs artistiques, les gens qui décident de la programmation des émissions de télé ou de radio... Alors il y a une espèce de déséquilibre, selon moi. Je crois que le hashtag #MeToo m'a fait réaliser que j'avais vécu des situations pas normales, que parfois j'avais été un peu sous l'emprise de mecs, qu'il y avait beaucoup de rapports de force entre hommes et femmes. 

Vous écrivez des chansons sur des filles, parce que c'est de filles que vous tombez amoureuse...

(Du tac-au-tac): Ah, pour une fois qu'on ne me dit pas... (puis, souriante) Ah non, attends, je vais attendre la suite de la question. 

Je me demandais simplement si ça faisait peur, encore aujourd'hui, de parler d'homosexualité quand on est une jeune artiste? 

Okay, ça va (rires). Parce que tout le monde me dit que je suis militante, que je porte le drapeau... Moi je dis à tout le monde que non, c'est juste que j'écris des chansons sur ma vie. Avant de sortir Les Failles j'ai réfléchi à ça, je me suis demandé si j'avais envie d'en parler en interview, est-ce que je considère que ce doit être normalisé au point de ne pas vouloir en parler... Donc ça ne m'a pas fait peur, mais ça a été une grosse réflexion. 

Comment cela s'est-il traduit?

On a vite commencé à me dire que je portais un drapeau, un peu contre mon gré. En réfléchissant, je me suis dit qu'il fallait que j'adopte une posture, que ce soit en parler ou au contraire refuser. J'ai décidé d'en parler comme d'un fait de société sans évoquer ma vie privée. Parce que l'homosexualité, c'est quelque chose qui n'est pas accepté par tout le monde, qui est condamné dans plein de pays, et pour moi c'est important de parler de cet aspect-là, un peu plus politique. Mon rêve, c'est qu'un jour les gens arrêtent de m'en parler et que les jeunes chanteurs et chanteuses, dans cinq ans, puissent écrire des chansons bi, gays, lesbiennes, sans que personne ne leur dise 'Donc toi, t'es un peu militant(e)'... Mais je comprends que ce soit nouveau pour plein de gens qu'il y ait des femmes lesbiennes dans la sphère publique. Mais c'est touchy, parce que j'ai dû y réfléchir, alors qu'une fille qui aurait fait un album en parlant d'un mec n'aurait jamais eu à réfléchir à ça. 
J'ai juste écrit mon album en me disant que je n'allais pas mentir, je n'allais pas dire que j'étais sortie avec un garçon alors que je suis sortie avec une fille. Je n'ai jamais voulu parler de ça. Mais si c'est le prix à payer pour que dans trois ans tout le monde s'en foute, eh bah... soit. 

Ce que je voulais savoir, c'était si la réaction des gens était encore quelque chose qui fait peur à un artiste, à notre époque. 

Les gens me disent "Vous assumez votre homosexualité", mais du coup ça veut dire quoi? L'inverse, ce serait de se cacher. C'est comme si ce n'était toujours pas normal, de "s'assumer". En France, en 2020. Mais j'ai hâte que les gens ne me parlent plus de ça comme d'un truc qui sort de l'ordinaire. Parce que la seule volonté que j'ai avec mon album, c'est d'être considérée comme une meuf qui a des failles. Une meuf qui ne sort pas de l'ordinaire. 
Propos recueillis par Benjamin Pierret