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"Les Sous-Doués" a 40 ans: l'histoire secrète de la comédie culte de Claude Zidi

Daniel Auteuil dans "Les Sous-Doués"

Daniel Auteuil dans "Les Sous-Doués" - Pathé

En 1980, Claude Zidi tourne une comédie à petit budget, destinée à le remettre à flot financièrement. Quarante ans plus tard Les Sous-Doués est culte et multirediffusé. L'équipe nous raconte l'histoire des gags et le tournage.

En 1979, Claude Zidi est dans la panade. Roi de la comédie française avec Les Bidasses en folie, La Moutarde me monte au nez ou encore L’Aile ou la cuisse, le réalisateur qui a fait rire plus de 39 millions de spectateurs entre 1971 et 1978 vient de connaître le premier échec de sa carrière.

Sorti en août 1979, Bête, mais discipliné avec Jacques Villeret n’a attiré que 684.518 curieux. Pire: Zidi est endetté et les impôts lui courent après. "Deux producteurs - Christian Fechner et Claude Berri - me devaient de l’argent", raconte le réalisateur. "C’était un argent que j'étais censé avoir touché, donc je devais de l’impôt sur de l’argent que je n’avais pas touché! Donc il fallait faire quelque chose! Et mon agent me dit, 'Claude, produis un petit film, un film pas cher'."

Ce "petit film", qui sort sous le titre Les Sous-Doués le 30 avril 1980, est une comédie immorale où les cancres d’une "boîte à bac" multiplient les pires facéties pour décrocher leur diplôme. Il s'inspire de ce que vivent alors ses propres filles, Claudine et Hélène, elles-mêmes élèves dans un tel établissement:

"Pour les inscrire dans une "boîte à bac", j'en ai visité quelques-unes et je me suis aperçu qu'il y en avait de tous les genres. Il y avait boulevard Saint-Germain le Cours Charlemagne, un cours extrêmement sévère, où si les élèves étaient pris dans les bistrots, ils étaient virés! Et puis il y avait des cours qui se passaient dans les chambres de bonne avec une demi-douzaine d'élèves! Il y en avait une dans la banlieue sud avec aucun reçu au bac, mais ça permettait aux parents de savoir où étaient leurs enfants..."

L'idée des cancres qui trichent intervient dans un second temps: "Mes deux filles déjeunaient avec deux copines qui avaient passé le bac l’année d’avant et racontaient comment elles avaient triché au bac. L'une avait écrit une matière sur la cuisse droite, et le reste sur la cuisse gauche. Elle relevait sa robe pour lire. Le surveillant s’était rendu compte du petit manège, mais il n’a pas osé lui demander de relever sa jupe. C’est un gag que j’ai oublié de mettre dans le film! Là, j’ai décidé qu’il y avait matière à un film pas très cher."

"Je ne sais pas si on oserait encore faire un truc pareil!"

Zidi écrit une partie du scénario l’été 1979 à Cadaquès en Catalogne avec ses compères Didier Kaminka et Michel Fabre. "C’est le genre de sujet où il faut redevenir très lycéen!", s’amuse Zidi. "L'ambiance était très décontractée. On était au bord d’une piscine. On jouait au yam, puis on trouvait les gags, puis on se baignait."

Pour les tricheries, ils puisent l’inspiration dans un livre, Les Princes de l’antisèche, mais aussi dans leur imagination et dans la réalité. Le tam-tam qui permet à Togo de trouver les réponses vient d'un musicien qui avait chanté en corse les réponses à un examen. Originaires du continent, les surveillants n’y avaient vu que du feu. Pour fabriquer les gadgets, Zidi fait appel au magicien Gaëtan Bloom, avec qui il avait déjà travaillé sur Bête mais discipliné:

"J’ai fabriqué les chaussures avec les deux dictionnaires, la machine qui envoie les diapositives dans le dos de Galabru, les bras électroniques... Pour les chaussures, j’ai vraiment pris deux dictionnaires de poche et des chaussures avec des gros talons, que j’ai dézingués, puis j’ai scié les bouquins pour qu’ils aient l’apparence des talons. En vérité, ça ne marche pas vraiment, il manque des mots, mais ça donne l’illusion!"

La "machine à apprendre" est "très artisanale", raconte Zidi: "Elle n’a pas marché tout de suite. Il y avait un type qui actionnait les baffes et l’autre qui tenait la sucette." "Ce n’était pas du tout une machine sophistiquée!", renchérit Françoise Michaud, l’interprète de Caroline. Aujourd’hui, je ne sais pas si on oserait encore faire un truc pareil!"

Autre élément étonnant, plus encore dans le cadre d’une comédie à l’ambition populaire: une grande majorité de l’intrigue tourne autour d’un attentat raté, une référence à la terreur installée à cette époque en Europe par Carlos, la Bande à Baader et les Brigades Rouges. Détail amusant: l’explosion de la boîte à bac, conséquence dramatique de cette sous-intrigue, a été réalisée dans les célèbres studios de Pinewood par un spécialiste des effets spéciaux travaillant sur les James Bond.

"Zidi trouvait que j’avais un physique de fin de race"

Pour le casting, Zidi fait appel à de vieux briscards (Michel Galabru) pour les professeurs et à de jeunes pousses pour les sous-doués. Pour Bébel, le plus sous-doué des sous-doués, il pense à Daniel Auteuil, qu’il avait déjà dirigé dans Bête mais discipliné, et qui jouait alors la pièce Apprends-moi Céline avec Maria Pacôme, à qui Zidi confie le rôle de la directrice. Pour décrocher le rôle, Auteuil dit avoir 27 ans. Il vient en réalité d’en avoir 29.

Les acteurs des "Sous-Doués": Dominique Hulin (le prof de gym), Hubert Deschamps (le prof de math et d'anglais), Françoise Michaud (Caroline) et Gaëtan Bloom (Gaëtan).
Les acteurs des "Sous-Doués": Dominique Hulin (le prof de gym), Hubert Deschamps (le prof de math et d'anglais), Françoise Michaud (Caroline) et Gaëtan Bloom (Gaëtan). © Pathé

Engagé pour régler les trucages, Gaëtan Bloom hérite tout naturellement du rôle de Gaëtan, le "petit gros rigolo” qui se fait voler sa mobylette et que Didier Kaminka avait écrit en s’inspirant de lui. Françoise Michaud, qui venait de se teindre les cheveux en roux pour tourner dans Cocktail Molotov de Diane Kurys, est choisie pour jouer Coraline: "Claude m’avait demandé d’improviser une petite scène. Je n’avais pas fait grand-chose avant... J’ai été engagée assez rapidement", raconte-t-elle. Zidi voulait des jeunes peu connus, avec des "gueules".

Patrick Zard, qui n’avait pas été retenu au casting, obtient justement un rôle de figurant, parmi les élèves, grâce à son physique atypique: "Claude trouvait que j’avais un physique de fin de race", s’amuse-t-il. Un jour, le retard d’un comédien permet à Zard de briller devant la caméra. Il joue le gag de la bouteille de coca qui explose, un des plus célèbres du film, qui lui vaudra un rôle plus conséquent dans la suite.

Zard avait dû demander l’autorisation au ministre de la Marine, où il faisait son service militaire, pour tourner le film: "Je suis allé voir mon gradé. Je lui ai dit que c’était la chance de ma vie. Il a accepté, mais la seule chose qu’il ne pouvait pas faire sauter était les gardes de nuit. Je me rendais donc le matin à Versailles où on tournait, puis le soir, je rentrais à Paris et je me rhabillais en marin dans ma 4L pour faire ma garde avant de rentrer à Versailles le lendemain matin pour tourner!"

Gilles Roussel (MC2) et Patrick Zard (Zard) dans "Les Sous-Doués"
Gilles Roussel (MC2) et Patrick Zard (Zard) dans "Les Sous-Doués" © Pathé

Pour Bruce Kateka, le professeur de gym, Zidi choisit le cascadeur Dominique Hulin, un colosse de 2m5 et 130 kilos passé par l’opéra et l’escrime. Reconnaissable à son impressionnante voix de basse, il écope d’un rôle muet, pour renforcer l’effet comique de son physique imposant face à celui, plus fluet, des sous-doués. Avec ses bijoux indiens, sa longue chevelure et sa barbe touffue, il en jette: "C’était ma tronche à l’époque! Le collier est fait avec des petits os, des petites perles et un aigle en argent avec au milieu une turquoise. C’était ma période indienne!"

"J’ai été consterné en découvrant la machine à apprendre"

Sur le tournage, en octobre 1979, le budget se situe entre 3 et 4 millions de francs, estime Zidi: "Les acteurs n’étaient vraiment pas chers. Les plus chers étaient Galabru et Pacôme, qui touchaient une brique [10.000 francs, NDLR] par jour!" L’équipe est réduite. Zidi est aussi cadreur et photographe de plateau. Il fait aussi appel à ses filles. Hélène joue une des sous-doués, tandis que Claudine est scripte. L’alchimie entre les jeunes opère naturellement, et l'ambiance est "très familiale", évoque Françoise Michaud. Une atmosphère renforcée par le lieu de tournage unique, un ancien hôtel particulier situé 3 rue Colbert à Versailles, à deux pas du château.

Sur le tournage, Claude Zidi veille au grain. A part Daniel Auteuil, les sous-doués n’ont pas de formation d’acteur et le metteur en scène tient à ce qu’ils s’appliquent. Michel Galabru régale l’équipe avec des improvisations. Si "on sentait bien le délire" dans le scénario, estime Dominique Hulin, "personne ne s’attendait à ce que ça fasse le carton que ça a fait", ajoute Hélène Zidi. Gaëtan Bloom se rappelle même avoir été dubitatif en découvrant le célèbre gag de la mobylette volée.

Le soir, les acteurs regardent les "rushes", les prises brutes tournées au cours la journée. Chez certains, l’inquiétude monte: "On ne se marrait pas tant que ça. On se disait que ça ne marcherait jamais, que ce n’était pas drôle", se rappelle Gaëtan Bloom."Il y avait une très bonne ambiance sur le plateau, on s’amusait, mais j’ai été consterné en découvrant la machine à apprendre", confirme Zard. "Il faut se méfier des rushes. Tout le monde y est tellement coincé...", répond malicieusement Zidi. "Même pendant les rushes des Ripoux personne ne se marrait..."

Le montage, étape essentielle dans la création d’un film, se déroule dans une ambiance similaire: "Quand on voyait les rushes, on se demandait avec mon assistante ce qu’on allait pouvoir en faire", se souvient Nicole Saunier, devenue la monteuse attitrée de Claude Zidi à partir des Sous-Doués. "Auteuil me faisait beaucoup rire, comme Galabru, Hubert Deschamps et Maria Pacôme, mais il y avait plein de séquences que je ne trouvais pas drôles - et que je ne trouve toujours pas drôles d’ailleurs: l’accouchement à la fin, le tam-tam…"

La réussite d’une comédie tient à ses comédiens, mais aussi à son montage. Celui des Sous-Doués, assez rapide, tranche avec celui des comédies de l’époque. Il lui offre une certaine vitalité, qui permet d’expliquer le succès ininterrompu du film depuis quarante ans:"Claude voulait du rythme. Il était là tout le temps à claquer dans ses mains. Ce sont les Isnardon [monteurs des grands succès du cinéma français, dont La Grande Vadrouille, NDLR] qui ont appris à Claude à aller très vite au montage", précise Nicole Saunier, avant d’ajouter: "Et moi je ne m'appesantis jamais sur un gag. Si jamais les gens ne rient pas, ça ne sert à rien de laisser un peu de silence. Il vaut mieux enchaîner les gags."

Interdit en Corée du Sud et aux Philippines

Intitulé à l’origine La Boîte à Bac, le film est rebaptisé Les Sous-Doués sur une suggestion de Claude Berri. "On parlait beaucoup des sur-doués à l’époque...", glisse Zidi. La sortie, le 30 avril 1980, est un triomphe: 3.985.214 spectateurs se ruent dans les salles. Certains pays n’en profitent pas: "Le film a été interdit en Corée du Sud et aux Philippines - alors qu’il avait marché très fort au Japon. Il y avait des problèmes entre les étudiants et les autorités à l’époque dans ces pays. Des grosses manifestations."

Zidi ne se repose pas sur ses lauriers et enchaîne aussitôt avec Inspecteur La Bavure, où il retrouve une partie du casting des Sous-Doués. L’engouement autour de son film est tel qu’une série d’imitations voient le jour. La suite, Les Sous-Doués en vacances, en 1982, rencontre un succès équivalent (3.570.887 entrées), mais ne marque pas le début d’une saga comique. Après avoir hésité à poursuivre les aventures des sous-doués aux Etats-Unis, ou à les faire affronter des sur-doués, Zidi et Kaminka décident de mettre un terme à cette aventure, pour éviter "de finir comme Le Gendarme".

Après quarante ans de rediffusion, Les Sous-Doués ont séduit plusieurs générations. Gaëtan Bloom, désormais magicien, a mis quelques années avant de comprendre ce succès. Dans les restaurants ou dans la rue, on lui demande toujours s’il a retrouvé sa mobylette. Dominique Hulin, qui tourne en ce moment La Colonne infernale, un film sur la Résistance en Bretagne durant la guerre de 39-45, a tiré quelques avantages de la situation: "J’ai échangé un PV pour avoir brûlé un feu rouge contre deux autographes... Je sais… Ce n’est pas juste."

Reste une question, peut-être la plus importante de toutes: ont-ils triché au bac? La réalité est rarement à la hauteur de la légende imprimée sur grand écran. Si certains l’ont obtenu avec mention, d’autres reconnaissent avoir eu quelques difficultés à le décrocher, mais aucun n’a triché. Claude Zidi, quant à lui, refuse de répondre: "Secret professionnel! Il faut savoir garder le mystère!"

https://twitter.com/J_Lachasse Jérôme Lachasse Journaliste BFMTV