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Les aventures de Rabbi Jacob: "La scène de la danse n’était pas inscrite dans le scénario"

Rabbi Jacob

Rabbi Jacob - Studio Canal

La scénariste Danièle Thompson, le chorégraphe Ilan Zaoui et l’acteur Henri Guybet se souviennent de la comédie de Gérard Oury, 45 ans après sa sortie.

La scène, comme le film, sont devenus cultes depuis belle lurette. Les Aventures de Rabbi Jacob fêtent leurs 45 ans. L'occasion d'évoquer avec la scénariste Danièle Thompson, le chorégraphe Ilan Zaoui et l’acteur Henri Guybet, rencontrés au Festival CineComedies de Lille, la comédie de Gérard Oury. Le trio évoque l’héritage du film, mais aussi la création de la célèbre séquence de danse de Louis de Funès, ainsi que la méthode de travail de ce comédien hors norme.

Rabbi Jacob est devenu un maître étalon de l’humour. Le film ne cesse d’être cité comme l’exemple de ce que l’on ne pourrait plus faire aujourd’hui. Comment le vivez-vous?

Danièle Thompson: Je le vis très bien. Mon père le vivait très bien aussi. Le film passe à la télévision depuis toujours et à chaque fois il y a d’énormes audiences, ce qui fait que toutes les générations se transmettent le film. Il est vraiment rentré dans les mœurs. C’est vrai qu’il sert de référence à beaucoup de choses qui sont drôles, qu’on n’ose plus trop toucher, mais dont on parle quand même et dont on ne pourrait plus parler ou peut-être autrement. Le film touche d’une manière très aiguë des phénomènes de société que l’on vivait à l’époque et qui ne s’arrangent pas.

Peu de comédies de cette période ont eu un tel impact. Même Le Gendarme, La Septième Compagnie ou Les Bronzés...

Ilan Zaoui: Peut-être que le message dans Rabbi Jacob était plus universel. La mise en situation de ce personnage de Rabbi Jacob, telle que l’ont conçu Gérard et Danièle, a rendu ce personnage sympathique, alors qu’il était absolument exécrable au démarrage. Ça a donné un personnage universel. Je le ressens à chaque fois qu’on me demande de faire la danse. Je vois à quel point elle est encore populaire.
Henri Guybet: Les grandes comédies, souvent, sont sur des sujets graves. Quand Chaplin faisait Les Temps modernes, il faisait la démonstration de l’abrutissement de ce monde par le capital, l’argent, qui rendaient les hommes esclaves. A l’époque, il était très mal jugé. Il s’attaquait à de grands sujets. Des sujets sur lesquels on peut s’interroger. Le théâtre, le cinéma ne cherchent pas à convaincre les gens: il leur transmet des émotions, ils rient et après c’est à eux de s’interroger. On vous fait rire de votre propre bêtise. La force de Rabbi Jacob est que des gens a priori pas faits pour s’entendre vont être mis dans une situation où ils vont être appelés à se sauver mutuellement.

Louis de Funès dans Rabbi Jacob
Louis de Funès dans Rabbi Jacob © Studio Canal

C’est un film qui fait réfléchir, qui fait rire, mais qui donne aussi envie de danser. Sur le web, il y a de nombreuses vidéos où on voit des centaines, voire des milliers de personnes danser sur la musique du film.

Danièle Thompson: C’est grâce à Ilan, à cette musique magnifique aussi. Et si on repart en arrière c’est dû à la grande tradition des juifs hassidiques, cette musique d’Europe Centrale, le klezmer, qui est extraordinairement joyeuse et dans laquelle il y a un fond toujours un petit peu nostalgique. Pour revenir à ce que vous disiez tout à l’heure, une des choses que mon père a très bien réussies, à la fois dans le scénario et dans sa mise en scène, c’est la notion du danger: on rit beaucoup, mais on croit au danger, à ce point de départ du film, qui est l’affaire Ben Barka. La manière dont c’est traité, ce procès dans cette usine, avec cette musique un peu lancinante… tout d’un coup on se dit qu’il y a du danger, on oublie que l’on est en train de regarder un film comique et puis on se met à hurler de rire.
Ilan Zaoui: La grande question aujourd’hui est tout le problème du racisme que Gérard et Danièle ont traité d’une façon si symbolique et si forte. Très souvent, on nous a demandé si on pourrait refaire aujourd’hui Rabbi Jacob. Il n’y a pas de réponse. Le fait que l’on se pose la question montre l’importance du "message" de ce film. Ce qui est important est que l’on se dise que tout est refaisable, en tout cas avec la générosité que Gérard a su transmettre. N’importe qui danse sur la chorégraphie du film. Ça m’a fait plaisir de voir que quelque chose de très traditionnel - je me suis inspiré de la gestuelle d’une certaine communauté - ait touché des tas de gens et des jeunes. Henri Guybet: Après le film, je suis devenu Juif. Tout le monde me disait: "Vous êtes Juif?" Ce qui m’a fait dire avec humour: "Je suis le premier goy askhénaze." (rires) Quelque part, je suis fier de ça. Un comédien ne rentre pas dans un personnage, mais il prend un personnage et il le rentre dans sa peau. Là, il va lui faire vivre ce qu’il ressent lui-même. Je savais qu’en jouant le rôle - je l’ai compris après avoir fait le film -, il fallait prêter à ce personnage ma colère, ma sensibilité, ma révolte devant ce mec antisémite. C’était intéressant à jouer. Danièle Thompson: De Funès a dit la même chose que toi. Henri Guybet: Il m’avait dit: “Ça m’a guéri de certaines choses”. Certains rôles enrichissent terriblement, parce qu’ils donnent à réfléchir.

Comment est née la chorégraphie?

Ilan Zaoui: La scène de la danse n’était pas inscrite dans le scénario. Gérard voulait qu’il y ait un moment traditionnel. Dans sa première vision, il le voyait jouer du violon comme un virtuose. Je m’étais uniquement présenté comme musicien et non comme chorégraphe. Par hasard, je lui ai proposé de venir me voir, en lui disant qu’il y avait une scène qui pourrait l’intéresser. A l'époque je travaillais déjà cette chorégraphie avec la compagnie Kol Aviv. Quand Gérard a vu la chorégraphie, il a voulu l’intégrer dans le film. Tout a commencé comme ça.

Est-ce vrai que la chorégraphie a été filmée en une seule prise?

Ilan Zaoui: Non. On a même raconté que Louis [de Funès] a fait la danse… Je peux vous dire que j’ai bossé avec lui pendant pas mal de jours.
Danièle Thompson: Ce n’est pas de l’improvisation. C’était un travail fou. Ilan Zaoui: C’était un grand professionnel. On a travaillé tous les deux pendant dix jours. Tous les jours, on se voyait, on la raccordait. On a filmé pendant quatre jours la scène. On a beaucoup dansé. Gérard adorait ça. Henri Guybet: J’ai été heureux de pouvoir regarder le tournage de cette danse. Je regardais Louis et je me disais: “il sait aussi faire ça”. Je regrette de n’avoir pas à l’époque eu l’audace et le courage de lui avoir posé plus de questions. Je n’osais pas être indiscret. Danièle Thompson: Il pouvait être un peu intimidant. Il était pince-sans-rire. Il était le contraire dans la vie de ce qu’on voyait au cinéma. Ce n’est pas quelqu’un qui faisait copain-copain. Il y a eu des frictions avec des metteurs en scène, mais avec mon père ce fut une union et une entente amicales et professionnelles.

Henri Guybet: Gérard savait très bien le faire travailler. On faisait par moment 15 prises! Je ne comprenais pas.
Danièle Thompson: Il savait qu’il prenait un temps fou à s’échauffer. Ce qui posait problème avec Bourvil qui était drôle tout de suite. Henri Guybet: Au bout de dix ou douze prises, il passait le turbo et il devenait génial.

Qu’en est-il de la suite de Rabbi Jacob, Rabbi Jacqueline?

Danièle Thompson: C’est en cours de travail et on n’est pas rendu! On y arrivera peut-être ou on n’y arrivera pas. On pensait la même chose quand on a fait le premier. On verra.

Jérôme Lachasse