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De L'Homme qui rit à Joaquin Phoenix, les mille et un visages du Joker

Le Joker dans Killing Joke de Brian Bolland et Alan Moore

Le Joker dans Killing Joke de Brian Bolland et Alan Moore - Urban Comics 2019

A l’occasion de la sortie de Joker avec Joaquin Phoenix, retour sur les différentes interprétations du célèbre méchant de Batman.

Batman fête ses 80 ans en 2019 mais le Joker lui a volé la vedette. "Héros" du très attendu film de Todd Phillips avec Joaquin Phoenix, le célèbre ennemi du Chevalier noir a connu depuis sa création en 1940 différents visages. Tantôt terrifiant, tantôt ridicule, le Joker a toujours été comme Batman le reflet des peurs profondes des États-Unis. Décryptage des mille et un visages du Joker en compagnie de François Hercouët, directeur éditorial d’Urban Comics, qui publie les comics de DC en France. 

Une naissance presque par hasard

Co-créé par Bob Kane, Bill Finger et surtout Jerry Robinson, le personnage est inspiré par l’acteur Conrad Veidt, star en 1928 de la célèbre version muette de L’Homme qui rit, adapté du classique de Victor Hugo.

Lorsque le Joker apparaît pour la première fois en 1940 dans les pages de Detective Comics, "il n’est alors qu’un méchant parmi d’autres avec cette particularité physique et cette marque de fabrique qu’il a de laisser une carte de joker sur les lieux de ses méfaits".

Déjà terrifiant, il n’est cependant qu’une "espèce de baron de la pègre, tout au plus une figure atypique du crime organisé". Rien ne le prédestinait à revenir. Devant le succès quasi-immédiat qu’il rencontre, les auteurs de la série changent d’avis...

Extraterrestres et kitsch

Cesar Romero dans la série Batman
Cesar Romero dans la série Batman © ABC

Dans les années 1950, "le psychiatre Frederic Wertham sort le livre Seduction of the Innocent, où il met les comics au ban de la culture populaire en les accusant de pervertir la jeunesse. Il y a de véritables autodafés dans les grandes villes américaines! Toutes les figures soit sexualisées, soit violentes, soit horrifiques disparaissent. Exit donc Catwoman, Double-Face et le Joker."

Les méchants traditionnels de Batman sont alors remplacés par des extraterrestres beaucoup moins effrayants qui collent d'ailleurs mieux à cette époque de progrès économiques et de conquêtes spatiales.

Le Joker renaît en 1966-1968 grâce à la série Batman avec Adam West. Incarné par Cesar Romero, il n’a plus rien d’effrayant et se présente comme un gangster flamboyant et déluré: "Il avait ce potentiel-là qui a été pleinement réalisé par l’interprétation de Romero." Lors de sa première apparition dans la série, il porte un manteau de vison. "Il est assez ridicule, assez inoffensif".

Les années 1970 et le retour du Joker des origines

Le Joker par Neal Adams
Le Joker par Neal Adams © Urban Comics

Malgré la popularité de la série, les comics choisissent de proposer une vision très éloignée. Au début des années 1970, sous l’impulsion de Dennis O Neil (scénariste et éditeur) et Neal Adams (dessinateur), le Joker devient un tueur psychopathe. En juillet 1973 sort The Joker’s Five-Way Revenge, une des histoires les plus importantes de Batman. Le duo redonne ses lettres de noblesse au personnage.

Une inflexion du Comic’s Code, qui censurait alors les comics, autorise soudain les auteurs à mettre en scène un univers plus sombre, plus réaliste et fidèle à la réalité socio-culturelle de l’époque: "Dennis O Neil et Neal Adams font revenir le Batman des premières années, en l'inscrivant dans un contexte plus noir, dans une Gotham plus perverse que jamais. On va retrouver l’ambiance de comics d’horreur." 

Killing Joke, la version la plus perverse du Joker

Le Joker dans Killing Joke de Brian Bolland et Alan Moore
Le Joker dans Killing Joke de Brian Bolland et Alan Moore © Urban Comics 2019

En 1986, le comics entre dans son âge adulte avec les sorties à quelques mois d’écart de Watchmen, Daredevil Born Again, Batman Year One et The Dark Knight Returns. En 1988, Alan Moore et Brian Bolland publient Killing Joke, une des histoires les plus sombres de Batman. Impossible de savoir, arrivé au terme de ce récit à l'ambiguïté perverse, qui de Batman ou du Joker est le plus fou.

"On ne sait pas vraiment ce qui se passe à la fin, si Batman tord le cou du Joker ou si le Joker est de nouveau enfermé dans l’asile d’Arkham. Le tour de force de Moore est de résumer une des relations les plus iconiques dans le monde du comics en seulement quarante pages."

Alan Moore y livre une analyse socio-économique du personnage: et si la misère était responsable de la folie du personnage? Le lecteur n’aura jamais la réponse, mais une chose est certaine: le Joker commet dans Killing Joke l’acte le plus atroce de toute l’histoire de Batman. La perversité du récit est telle qu’Alan Moore lui-même s’est désolidarisé de sa propre création.

Les histoires avec le Joker autorisent souvent plus que d’autres des comportements extrêmes, comme dans Killing Joke, mais aussi Un deuil dans la famille, où Robin est tué à coups de pied de biche par un Joker en pleine extase.

Les années 1990 ou la seconde renaissance du Joker

Le Joker de la série animée Batman
Le Joker de la série animée Batman © Warner Bros.

Lorsque Jack Nicholson incarne le célèbre méchant en 1989 dans Batman de Tim Burton, l’acteur de Shining livre une étonnante interprétation, quelque part entre le kitch de César Romero et le sadisme d’Alain Moore. "Pour le grand public, il est vraiment le personnage. Sans Jack Nicholson et l’interprétation néo-gothique de Batman par Tim Burton, le grand public en serait resté à cette image très bon enfant et ridicule de la série avec Adam West." Le succès mondial du film offre un second souffle au personnage.

La série animée de Bruce Timm et Paul Dini confirme ce renouveau. Doublé par Mark Hamill, ce personnage à la fois amusant et effrayant (la série est pour les enfants) est doté d’un rire sardonique mémorable. "On arrive avec cette série à la parfaite synthèse de ce que développe Batman alors depuis 60 ans." La série connaît un tel engouement que Bruce Timm et Paul Dini décident d’explorer dans Mad Love (1993) la relation toxique entre le Joker et sa fiancée Harley Quinn.

Dans Un long Halloween (1996) et Amère Victoire (1999), Jeph Loeb et Tim Sale proposent une autre interprétation remarquable du Joker, doté d’un physique anguleux et d’une dentition déformée: "Pour les dents du Joker, je me suis inspiré du Grinch de Dr Seuss. Pas celui du livre, mais du dessin animé. Dans une scène, il sourit et ses dents ressemblent, je trouve, à des touches de piano mal fixées", expliquait Tim Sale à BFMTV en 2017.

Le Joker, l’agent du chaos des années 2000 et 2010

Heath Ledger dans The Dark Knight
Heath Ledger dans The Dark Knight © Warner Bros

Sorti au cours de l’été 2007, soit six ans après les attentats du 11-Septembre, The Dark Knight de Christopher Nolan met en scène un des plus terrifiants Joker, un agent du chaos qui détruit au hasard des vies humaines, comme un reflet de la terreur de ces années post-World Trade Center.

"Face à Batman, qui incarne une certaine idée de la justice, le Joker est un agent du chaos. C’est le propos du Dark Knight: mettre le héros face à des choix impossibles. Des gens vont mourir quoi qu’il arrive. C’est un clown qu’il faut prendre au sérieux. L’attitude de Batman n’est que plus justifiée."

Comme dans les premiers temps de Batman, ce Joker incarné par Heath Ledger utilise les médias pour arriver à ses fins. Une idée reprise dans le film de Todd Phillips, mais aussi dans Batman White Knight de Sean Murphy (2017). On y découvre un Joker soudainement devenu gentil.

"Murphy a très bien synthétisé cet esprit du temps, ce poids de l’image, de la communication. On a un Joker débarrassé de sa folie, qui est Jack Napier - un hommage à l’incarnation de Nicholson. Débarrassé de sa folie, il conserve son génie et décide de traîner Batman, Gordon et la mairie de Gotham en justice. L’idée est que les agents de l’ordre ont fait de lui un monstre. Batman y est présenté à la limite du vigilant fasciste. Dans les premières pages, on a un Batman qui doit être ramené à la raison par ses coéquipiers."

Après Enrico Marini et son Joker situé à mi-chemin entre Billy Idol et Christopher Lambert dans Subway de Luc Besson, Geoff Johns et Jason Fabok préparent pour l’année prochaine Trois Joker: "On se rendra compte peut-être dans ce récit que le joker serait plusieurs personnes. Ce qui pourrait peut-être expliquer ces différences de physionomie ou ce côté imprévisible." 

pour aller plus loin

Batman Damned de Lee Bermejo et Brian Azzarello, qui sort le 25 octobre, évoque la mort du Joker. Urban Comics réédite également Joker du même duo, Joker, l'homme qui rit de Doug Mahnke, Michael Lark et Ed Brubaker et surtout Killing Joke dans une superbe édition qui propose le scénario d’Alan Moore et l’histoire dans ses couleurs d’origine.

Jérôme Lachasse