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Batman a 80 ans: comment Gotham City est devenu le reflet de l’Amérique

Batman, la série animée

Batman, la série animée - Warner Bros.

À l’occasion des 80 ans de Batman, retour sur l’histoire de Gotham City, portrait déformé et tourmenté de l’Amérique et du Chevalier noir créé par le dessinateur Bob Kane et le scénariste Bill Finger.

Un anniversaire peut en cacher un autre. Batman fête en 2019 ses 80 ans, et la ville qu’il protège aussi. Créée en même temps que le Chevalier noir, Gotham City est devenue au fil des années le portrait déformé de l’Amérique. En 1939, lorsque le dessinateur Bob Kane et le scénariste Bill Finger inventent l’homme chauve-souris, Gotham n’a pas de nom. Assimilée à New York, elle ne trouve sa véritable identité qu’en 1940.

“Historiquement, Gotham est le surnom de New York. C’est Washington Irving, l’auteur de La Légende de Sleepy Hollow, qui l’a surnommé ainsi", précise Yann Graf, éditeur de Batman chez Urban Comics et commissaire d’une exposition sur le personnage présentée à Angoulême en janvier.

Pour Gotham, la ville du crime, les auteurs s’inspirent visuellement de la Grosse Pomme, dont ils sont originaires, mais aussi de Chicago. "Dépouillée" les premières années, la représentation de Gotham devient "plus sophistiquée", "plus complexe" dans les années 1940. Alors que le style de Bob Kane progresse, la ville s’affirme dans les arrière-plans. Un choix qui symbolise l’évolution de la société:

"Entre la fin de la première guerre mondiale et la fin des années 1930, le moment où les super-héros apparaissent, l’urbanisation des grandes villes américaines s’accroît fortement. L’idée de mégalopole apparaît dans ces années-là. Quand Finger et Kane doivent dénommer ces villes fictives, ils cherchent un nom qui symbolise cette évolution", analyse Yann Graf.

La première apparition de Batman dans Detective Comics en 1939.
La première apparition de Batman dans Detective Comics en 1939. © DC Comics

De Chicago à Las Vegas

Autre évolution de la décennie: la mafia s’étend avec l’urbanisation. Après Chicago, Gotham City s’inspire d’un autre haut lieu de la criminalité: Las Vegas, devenu le paradis des casinos sous l'impulsion de Bugsy Siegel à la fin des années 1940.

"A cette époque, notamment sous l’impulsion du dessinateur Dick Sprang, Gotham devient plus colorée. Les aventures se déroulent la nuit et il utilise souvent des éléments de décor, des publicités, des néons", note Yann Graf. "Les dessinateurs n’essayent pas de faire une description réaliste de cette ville. C’est plutôt l’idée d’une ville, de son animation, de sa vie culturelle."

Cette dimension festive va s’accentuer avec le boom économique des années 1950 et 1960. La guerre est désormais loin: "Les scènes nocturnes deviennent diurnes. Batman et Robin agissaient dans la nuit dans les années 1940. A partir du code d’auto-censure du Comic’s Code de 1954, ils commencent à inaugurer des bateaux et participent à un défilé dans les rues de la ville. Ils visitent aussi Greenwich Village. Ils deviennent des vedettes locales”, dit Yann Graf. Avec cette effervescence culturelle, Gotham deviendrait presque aussi solaire que Métropolis, la ville de Superman.

Le crime originel de Gotham

Gotham change cependant dans les années 1970, une décennie marquée par les débuts de la crise économique et énergétique et la montée du crime en milieu urbain. La description de la ville devient plus réaliste, avec "des visions de gangs et des scènes d’émeute", précise Yann Graf. Dans l’épisode There is no hope in Crime Alley, Dennis O’Neil et Art Giordano introduisent une idée majeure dans la mythologie de Batman: le crime des parents de Bruce Wayne est le crime originel de Gotham, celui qui a fait basculer la ville dans la violence.

The Dark Knight Returns de Frank Miller
The Dark Knight Returns de Frank Miller © Urban Comics 2019

"Les parents Wayne étaient des philanthropes et utilisaient leur argent pour sauver la ville. Leur disparition symbolise la mort d’un certain espoir: les deux personnes qui voulaient endiguer le crime urbain en sont les victimes", résume Yann Graf.

Reprise dans les années 2000 par Christopher Nolan, cette idée a été poussée à l’extrême par Frank Miller. Dans Batman Année Un et The Dark Knight Returns, ce dernier accentue tous les aspects horribles de Gotham, de la corruption politique à la criminalité en passant par la saleté des rues.

"Gotham City [dans The Dark Knight Returns] était fortement inspirée par New York dans les années 1980. J’y habitais. La ville était alors très dangereuse. Il y avait un sentiment de désespoir. Les gens pensaient que New York ne sortirait jamais de sa déchéance. Voici comment la nation américaine regardait New York à cette époque", se souvient Frank Miller.

"Un endroit invivable avant que Batman apparaisse”

Devenue rapidement incontournable, la vision de Miller inspire le scénariste Jim Starlin pour le Gotham purulent du Culte (1990). Tim Burton creuse aussi cette voie dans son film pourtant bon enfant sorti en 1989. "Même si les décors du film sont complètement différents de ceux de la BD, Burton montre Gotham City comme un dépotoir", explique Yann Graf. Le film s’ouvre ainsi sur un discours assez alarmiste du maire de Gotham: "Une des idées phares du film est que Gotham est un endroit invivable avant que Batman apparaisse”, ajoute le spécialiste.

Batman, la série animée
Batman, la série animée © Warner Bros.

La série animée de Paul Dini et Bruce Timm (1992-1998) offre cependant un contrepied en proposant un Gotham intemporel. Sous couvert de s’adresser à un public jeune, le duo crée une version sombre de Batman et de Gotham.

"Quand Warner a décidé de lancer la série, nous nous sommes rendus à New York chez DC Comics pour trouver l’inspiration", se souvient Paul Dini. "Une nuit, nous étions au sommet de l’Empire State Building, en train de regarder vers le sol. Le temps était brumeux. Il y avait une lumière ambrée qui émanait des réverbères. C’était sombre et magnifique. J’ai dit à Bruce que ce serait parfait de voir Batman se propulser dans les airs dans cette ambiance-là. Il a acquiescé. On s’est ensuite rendus au Rockefeller Center pour regarder des détails art déco. C’était majestueux et nous a beaucoup inspirés."

Batman à l’heure de la gentrification

Inspiratrice principale de Gotham, New York est frappée de plein fouet le 11 septembre 2001. Frank Miller, en pleine conception du Dark Knight Strikes Again évoque l’attentat du World Trade Center. "Il y a notamment une page avec les décombres d’un immeuble et la fumée de gravats, cet espèce de brouillard qui avançait dans les rues quand les immeubles s’effondraient", dit Yann Graf. Si, hormis par Miller, le 11/9 a été peu abordé de front, la montée de la paranoïa sécuritaire et le terrorisme l’ont été en détail.

The Dark Knight de Christopher Nolan
The Dark Knight de Christopher Nolan © Warner Bros

Celui qui a le plus fait écho à ses thématiques est Christopher Nolan: "il y a le groupement terroriste qui attaque la ville dans le premier, l’obsession sécuritaire dans le deuxième, les mouvement sociaux contestataires qui se sont soulevés après les années Bush dans le troisième", énumère Yann Graf. Zack Snyder, dans l’ouverture de Batman V Superman, a lui aussi utilisé l’imagerie des attentats et de l’immeuble qui s’effondre avec Bruce Wayne qui pénètre dans les gravats.

En 2019, Gotham est plus moderne que jamais. L’imagerie gothique des années 1990, très inspirées de Burton, n’est plus de mise. Très inspirée par Blade Runner dans Batman Begins, la Gotham City est devenue de plus en plus réaliste, allant jusqu’à reproduire les débordements d’Occupy Wall Street dans The Dark Knight Rises. Depuis la gentrification, la grande question qu’essayent désormais de résoudre les comics est, selon Yann Graf, de savoir "comment décrire les crimes en milieu urbain alors qu’ils ont baissé depuis les années 1980 et 1990."

Dans les comics, Gotham se divise en trois quartiers: un laissé en délabrement, un en boom "L’idée est de faire cohabiter ces versions de Gotham pour refléter au mieux ce qu’est une grande ville américaine aujourd’hui", dit Yann Graf. "Quand vous vous baladez à New York, vous pouvez passer d’un quartier ultra moderne à un quartier pittoresque." Détail amusant: Gotham est devenu un lieu de mémoire. A chaque fois qu’un scénariste imagine un nouveau quartier, il utilise pour le baptiser les noms des anciens auteurs. Ironie du sort, le maître d’œuvre de la purulence de Gotham, Frank Miller, a donné son nom à un… port.

Jérôme Lachasse