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Claude Lelouch de retour à Cannes avec la suite d'"Un homme et une femme": "On a résisté au temps"

Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée dans Les Plus belles années d'une vie de Claude Lelouch

Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée dans Les Plus belles années d'une vie de Claude Lelouch - Copyright Metropolitan FilmExport

Le réalisateur a présenté samedi sur la Croisette son nouveau film Les Plus belles années d'une vie, suite d'Un Homme et une femme où il retrouve Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée.

Pour lui, c’est un "miracle". 53 ans après le triomphe d’Un homme et une femme à Cannes, Claude Lelouch revient y présenter Les Plus belles années d’une vie, suite de son célèbre film où il imagine les retrouvailles de Jean-Louis Duroc et Anne Gautier, les amants joués par Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée. Il savoure: "C’est unique dans l’histoire du cinéma qu’un metteur en scène puisse continuer la même histoire 52 ans après."

Le réalisateur a retrouvé à cette occasion les enfants du premier film, Antoine Sire et Souad Amidou, mais aussi la célèbre Mustang 184, la 2 CV grise et la chambre 24 du Normandy où a été filmée en 1966 la première nuit d’amour de Jean-Louis Duroc et Anne Gautier. Rencontré avant son départ à Cannes, Claude Lelouch raconte à BFMTV les coulisses de ce "film positif" sur la vieillesse, ses retrouvailles avec ses comédiens fétiches et ses projets.

Comment est née cette nouvelle suite d’Un homme et une femme?

J’ai toujours fait des films d’humeur. L’humeur du moment est pour moi déterminante. Quand j’ai revu Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée à la projection cannoise des 50 ans d’Un homme et une femme il y a trois ans, je n’ai pas pu m’empêcher de les regarder pendant la projection. Ils commentaient le film, rigolaient, s’amusaient comme des enfants. Je me suis dit: “C’est fou ce qu’ils sont restés jeunes, c’est fou ce que le temps les a épargnés.” Je me suis dit que si j’arrivais à filmer ce que j’étais en train de voir, ce serait une belle leçon de vie. C’est une façon de nous faire accepter le temps qui passe et l’idée que les plus belles années d’une vie sont celles que l’on n’a pas encore vécues. J’ai eu envie de faire un film sur le présent - et montrer qu’il est toujours plus fort que le passé et le futur, même passé un certain âge. J’ai voulu faire un film positif. Je ne crois pas à la mort. Je n’y ai jamais cru.

Jean-Louis Trintignant affirme qu’il ne veut plus jouer et Anouk Aimée n’a pas tourné depuis 2012. Comment les avez-vous convaincus de revenir?

J’avais des arguments forts. Je lui ai raconté ce que je viens de vous dire. Comme Jean-Louis avait dit plusieurs fois que c’était fini avec le cinéma, il était un peu gêné de se contredire. Après plusieurs entretiens - je suis même allé le voir chez lui dans le Midi - et je lui ai dit: 'Tu n’as pas le droit de refuser, parce que c’est un film essentiel pour les gens qui ont aimé Un homme et une femme. Ce film appartient à la mémoire collective. C’est un film qui a joué un rôle important dans le mot 'Amour'." Donc je l’ai convaincu. Anouk Aimée dit toujours oui spontanément quand je l’appelle - puis après elle soulève les problèmes. Étant donné que l’on se connaît depuis très longtemps, le miracle a eu lieu. Il fallait que les miracles soient au rendez-vous et ils se sont produits avant, pendant et après. Le vrai miracle du film, c’est qu’on a résisté au temps pendant 50 ans. C’est unique dans l’histoire du cinéma qu’un metteur en scène puisse continuer la même histoire 53 ans après.

Vous filmez les retrouvailles de Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée dans la 2CV grise du premier film à l’iPhone X. Pourquoi?

J’ai voulu tourner cette scène avec l’iPhone, car c’est le premier rêve du film. Le film est construit sur des rêves: quand on a cette maladie, on rêve beaucoup. Tout se mélange: le passé, le présent. L’iPhone est aujourd’hui la caméra de monsieur-tout-le-monde. La caméra est tellement petite que Jean-Louis et Anouk n’avaient plus le sentiment que l’on tournait. J’en ai rêvé toute ma vie. C’est pour cette raison que j’ai entièrement fait mon dernier film, La Vertu des impondérables, avec l’iPhone.
Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée
Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée © Copyright Metropolitan FilmExport

Plusieurs scènes et répliques font écho à la biographie et la vie privée de Jean-Louis Trintignant. Est-ce volontaire?

J’aime bien me servir dans mes films de la personnalité de mes comédiens. J’adore filmer leurs cicatrices. Quand ils en parlent, ils sont sincères à un point que l’on ne peut pas imaginer. La vie de Jean-Louis est semée d’obstacles insensés. Il a perdu deux enfants. Lui-même commence à ne plus très bien voir. Il a du mal à marcher. Ce qui lui reste, aujourd’hui, c’est sa voix. Comme il ne lui reste plus que ça, il a inventé peut-être la plus belle voix du monde. Je n’ai jamais entendu une voix aussi belle. Il l’a développée à un tel point que j’ai construit le film sur sa voix. Ce film, c’est le portrait d’un galopin et d’une femme. Lui, c’est un galopin: il a couru après les femmes toute sa vie. Il les a aimées, il a été menteur. Quand il demande pardon, c’est peut-être le moment le plus émouvant du film. C’est le portrait d’un homme qui plaide coupable, qui n’a pas été à la hauteur.

Depuis 1966, on dit "Chabadabada" au lieu "Dabadabada". Pourquoi?

Ça fait partie de ces choses qui vous échappent. À un moment donné, le public s’empare des choses et il a souvent raison: "Dabadabada", c’est moins joli que "Chabadabada".

Anne Gauthier/Anouk Aimée est le meilleur souvenir de Jean-Louis Duroc/Jean- Louis Trintignant. Un homme et une femme est-il votre meilleur souvenir?

Je pense que les plus belles années d’une vie sont celles qu’on n’a pas encore vécues et que les plus beaux films sont ceux qu’on n’a pas encore faits. Quand j’ai tourné ce film, j’en ai tourné un autre dans le même mois. Ce mois de septembre [2018] a été le plus magique de toute ma vie. Je crois qu’on est tous comme Jeanne d’Arc: on entend tous des voix et il y a des jours où on les entend un peu mieux que d’habitude. J’ai mieux entendu la part d’irrationnel qu’il y a dans mes films pendant ce mois de septembre que dans toute ma vie de cinéaste. On a tourné le film en dix jours. Jean-Louis et Anouk ont été d’une intensité incroyable. Je ne pensais pas retrouver ça sur un plateau. Ces dix jours ont été l’équivalent d’une vie. Jean-Louis et Anouk battaient des records à chaque réplique. À chaque réplique, ils s’envolaient. À chaque réplique, je ne savais pas qui remercier. C’est un film miraculeux.

Le deuxième film, c’est La Vertu des impondérables?

Oui. Je suis parti du vol de mon sac et de toutes mes affaires. On m’a volé ma mémoire, puisque j’avais dans un sac mes notes de 50 ans de vie. A partir de cet incident, j’ai construit un film, La Vertu des impondérables, qui est presque une comédie musicale. J’avais envie depuis longtemps de faire un film musical, une sorte de réponse à La La Land que j’aime beaucoup. J’ai fait ce film dans la folie la plus totale avec le portable, avec mes élèves à Beaune. Avec Les Plus belles années d’une vie, j’avais envie de rendre un hommage au cinéma d’hier et d’aujourd’hui. Avec l’autre, à celui de demain. J’avais envie de m’amuser.
Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée dans Les Plus belles années d'une vie de Claude Lelouch
Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée dans Les Plus belles années d'une vie de Claude Lelouch © Copyright Metropolitan FilmExport

Les Plus belles années d'une vie est dédié aux disparus: Francis Lai, Pierre Barouh et Samuel Hadida.

Pierre Barouh a joué un rôle important dans ma vie. Il ne m’a présenté que des gens formidables, dont Francis Lai. Samuel Hadida était co-producteur [des Plus belles années d’une vie] avec son frère Victor et moi. Quand j’ai eu l’idée de ce film, personne n’est venu. Tout le monde a trouvé que c’était un film de vieillards qui n’intéresserait que les morts. Les deux personnes qui ont accepté tout de suite sont Victor et Samuel.

Avez-vous été tenté de filmer les Gilets Jaunes, vous qui êtes un réalisateur spontané? On imagine très bien une suite de L’Aventure c’est l’aventure avec eux…

Il est probable que si j’avais tourné L’Aventure c’est l’aventure aujourd’hui, ils auraient été en vedette dans le film, c’est évident. Je n’ai jamais défendu des idées. Par contre, j’ai toujours défendu la vie. S’il y avait un parti politique qui s'appelait La Vie j’en serais le leader. Si je n’ai jamais fait de politique, c’est parce que j’ai trouvé que défendre des idées n’était pas intéressant. J’en change trop souvent - comme ceux qui en défendent d’ailleurs.

Vous préparez toujours la suite d’Itinéraire d’un enfant gâté?

J’aimerais faire une suite de tous mes films qui ont fait le tour du monde. J’aimerais, si les circonstances me le permettent, retrouver dans la maison de retraite [des Plus belles années d’une vie] tous les personnages de mes films: Belmondo, François Fabian, Robert Hossein, Aldo Maccione, Charles Gérard… et Jean-Louis et Anouk, encore. Si je peux faire joujou avec le cinéma encore un petit peu, j’aimerais faire la fête avec tous mes survivants et finir toutes mes histoires. Tout est prêt dans ma tête. J’aimerais faire une vraie comédie.

Quels sont les films que vous rêvez de tourner?

Plus je me rapproche de la ligne d’arrivée, plus j’ai une boulimie de cinéma anormale. Je voudrais faire Les Fantômes de Lapérouse. C’est un restaurant qui est sur les quais. Il a reçu pendant 300 ans tout Paris: Proust, Victor Hugo... C’est un huis-clos qui raconte l’histoire de Paris. Juste en face il y a les tours de Notre-Dame qui ont brûlé… Tout ça renforce le sujet. Je vais peut-être tourner au mois d’août si les dieux du cinéma sont avec moi. C’est une sorte de folie cinématographique. Après, je vais faire Oui et Non - parce que ce sont les deux mots les plus importants: à chaque fois que l’on dit oui ou non, on change sa vie. Si tout va bien je terminerai avec un film qui s’appellera Merci papa, merci maman sur mon père et ma mère, à qui je dois tout. Après, j’irai … à la pêche!
Jérôme Lachasse