BFMTV

Attentat à Istanbul: pourquoi la Turquie est-elle si exposée au terrorisme?

Une violente explosion s'est produite mardi matin dans un quartier touristique d'Istanbul, faisant au moins 10 morts dont 9 Allemands, et 15 blessés. Selon le Premier ministre turc, le terroriste qui a commis cet attentat-suicide est un jihadiste de Daesh.

La Turquie une nouvelle fois touchée par le terrorisme. Après le sanglant attentat qui avait fait 103 morts en octobre à Ankara, une violente explosion a tué au moins 10 personnes dont 9 Allemands et blessé 15 autres mardi matin dans le quartier de Sultanahmet, le coeur historique et touristique d'Istanbul, près de la basilique Sainte-Sophie et la Mosquée bleue.

La violente déflagration est due à "un attentat-suicide commis par une personne d'origine syrienne", a déclaré le président turc islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan lors d'un discours public à Ankara, ajoutant que "la Turquie est la première cible de toutes les organisation terroristes actives dans la région". Mardi après-midi, le Premier ministre turc a affirmé que le terroriste était un jihadiste de Daesh.

> Série d'attentats

Ce nouvel attentat intervient alors que la Turquie est en état d'alerte maximum depuis l'attentat perpétré en octobre 2015 devant la gare centrale d'Ankara, le plus meurtrier survenu sur son sol. Attribué à Daesh (l'acronyme en arabe du groupe jihadiste Etat islamique), il avait fait 103 morts et plus de 500 blessés. En outre, la Turquie avait été la cible d'autres attaques en 2015. En janvier, une kamikaze s'était fait exploser devant un poste de police sur le même site de Sultanahmet, blessant deux policiers. Le 23 décembre, l'aéroport Sabiha Gökçen, sur la rive asiatique d'Istanbul, a également été la cible d'une attaque au mortier, qui a fait un mort et un blessé.

"Il y a une double menace en Turquie parce qu’il y a un double conflit", décrypte Ulysse Gosset, éditorialiste international de BFMTV, "la guerre extérieure en Syrie" et "la guerre intérieure, avec le conflit face aux Kurdes".

> La menace syrienne

Pour Ulysse Gosset, c'est en Syrie que se situerait la principale menace, et plus précisément du côté des jihadistes de Daesh. "Il est clair qu’aujourd’hui tous les regards se tournent vers Daesh car Daesh a déjà commis des attentats en Turquie", explique notre spécialiste. 

De plus, il est relativement facile de franchir la frontière avec ce pays voisin, rongé par la guerre depuis plus de quatre ans. "Assad (le président syrien, Ndlr) est toujours au pouvoir, le nombre de réfugiés a grandi de plusieurs millions (...) Il y a eu de très fortes pressions pour que la Turquie soit plus stricte et plus efficace pour lutter contre Daesh", énumère-t-il. "Et il faut le rappeler, la frontière est poreuse. Les jihadistes français qui vont en Syrie passent par la Turquie, par les aéroports, par la frontière sans être inquiétés, même si parfois ils passent clandestinement".

Christian Makarian, directeur délégué de L’Express et grand spécialiste des questions internationales, juge lui aussi cette hypothèse crédible. "Daesh se vengerait" avec cet attentat "d’avoir été lâché par la Turquie après avoir bénéficié de beaucoup de bienveillance de la part d’Ankara", juge-t-il, tout en invitant à "rester très prudent".

"La Turquie a été accusée par les Occidentaux d’avoir une attitude très ambiguë vis-à-vis d’un certain nombre de groupes jihadistes en Syrie. Les Américains ont donc insisté pour que la Turquie ait une attitude très claire vis-à-vis de Daesh, et rompe tout lien de collaboration, notamment les trafics de pétrole", rappelle-t-il. La Turquie a dû adopter un langage très clair vis-à-vis de Daesh et l'organisation avait clairement désigné Istanbul comme une cible prochaine".

> La menace kurde

Si, pour l'heure, elle ne semble pas privilégiée, l'hypothèse d'une vengeance de la minorité kurde peut également être envisagée. Après plus de deux ans de cessez-le-feu, des combats meurtriers ont repris depuis l'été entre les forces de sécurité turques et les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Ces affrontements ont fait voler en éclats les pourparlers de paix engagés en 2012 pour mettre un terme à un conflit qui a fait plus de 40.000 morts depuis 1984.

"Près d’une quinzaine de millions de Kurdes vivent en Turquie et, pour Ankara, réprimer toute tentative d’autonomie et de sécession kurde est essentiel. On est en véritable guerre civile ouverte sur ce plan", explique Christian Makarian.

Les rebelles kurdes visent en priorité militaires et policiers mais l'attaque au mortier du 23 décembre dernier qui avait fait un mort avait été revendiquée par une organisation armée kurde, les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK). Recep Tayyip Erdogan a promis à plusieurs reprises d'éradiquer le PKK.

Toutefois, le peuple kurde vivant à cheval sur quatre pays, la question est complexe et difficilement dissociable du conflit syrien. "La Turquie frappe aussi les Kurdes en Syrie, or les Kurdes sont aussi des alliés principaux des Occidentaux contre Daesh", pointe Christian Makarian.

"Il y a là, sur le front kurde et sur le front anti-Daesh, une politique d’Erdogan qui a montré clairement ses limites et clairement les risques et les dangers qu’elle fait courir à la Turquie", résume-t-il. "Il est très probable que cet attentat, dont on ne connaît pas encore la revendication, provienne de ces entrelacs de politique étrangère et d’implication dans le conflit syrien dans lequel Erdogan s’est définitivement enfoncé".

Violette Robinet