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La France et l'Italie tentent de se rabibocher à l'occasion des 500 ans de la mort de Léonard de Vinci

Emmanuel Macron et Sergio Mattarella.

Emmanuel Macron et Sergio Mattarella. - Vincenzo PINTO / AFP

Ce jeudi, les présidents français et italien se retrouvent sur les bords de Loire pour commémorer les 500 ans de la mort de Léonard de Vinci. Cette rencontre bilatérale s'inscrit dans un contexte de tension entre les deux pays, une animosité croissante que dénonce ce même jour une tribune parue dans la presse hexagonale et transalpine.

Les histoires française et italienne sont pour le moins unies. Au sortir du Moyen-Âge, les souverains français successifs, de Charles VIII à François Ier, ont passé leur règne à faire la guerre dans la péninsule pour faire valoir ce qu'ils pensaient être leurs droits sur le royaume de Naples et le duché de Milan. Au lieu de titres et de couronnes, ils n'ont rapporté de leurs expédition que la syphilis, surnommée à Paris le mal napolitain, et à Naples, le mal français.

Des siècles plus tard, le général Bonaparte a lui aussi voulu gommer la frontière entre les deux pays en additionnant à ses fonctions de Premier consul français celles de président de la République italienne. Plus tard, devenu Napoléon Ier, empereur des Français, il s'est également voulu roi d'Italie.

Dans le monde des arts, des poètes, comme Joachim du Bellay, ou des peintres, comme Nicolas Poussin, allaient éclairer leurs œuvres à la lumière romaine tandis que des Italiens illustres, de Casanova à Modigliani faisaient le trajet inverse. Cette proximité a été légendée par une boutade de Jean Cocteau: "Les Italiens sont des Français de bonne humeur".

Malheureusement, tandis que ce jeudi Emmanuel Macron et le président de la République italienne, Sergio Mattarella se retrouvent sur les bords de Loire pour célébrer le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, artiste florentin qui a fini ses jours au Clos-Lucé en Indre-et-Loire, c'est la mauvaise humeur qui voyage désormais d'un côté à l'autre des Alpes. 

Une tribune pour dénoncer les tensions 

Déplorant les tensions politico-diplomatiques entre Paris et Rome, une tribune parue ce jeudi matin dans Le Parisien et La Repubblica met en valeur le patrimoine commun aux deux nations. Le texte, à l'initiative de l'avocat Enrico Castaldi, les marie sous le nom de "Frantalia" et annonce: "Frantalia n’a pas de frontières, sauf celles d’un patrimoine commun fait d’histoire, d’art, de littérature, de gastronomie, d’architecture, de mémoires et de bien d’autres choses encore."

Il poursuit: "Les habitants de Frantalia comptent des enfants nés d’amours transfrontaliers, des lycéens qui passent leur bac en Italie et la maturità en France, des étudiants d’Erasmus et des jeunes à la recherche d’un travail et d’expériences, des chercheurs, des professeurs, des chefs d’entreprise, des retraités, des migrants, ceux qui prennent le train Cuneo-Nice, ceux de Vintimille et de Menton(...)". 

Après avoir dénoncé l'accumulation des "malentendus, de l’arrogance, des vanités, des incompréhensions, pour ne pas dire des faussetés, des agressions, des provocations et des réactions exacerbées", la lettre ouverte veut croire à la suite. "Entre les deux côtés des Alpes règne une coopération riche et avantageuse dans les domaines les plus variés: l’économie, la culture, la science, la recherche, la justice, l’innovation industrielle, le tourisme, la gastronomie, le spectacle et l’éducation", est-il écrit. 

La proclamation a été signée par de nombreuses personnalités ayant un pied dans l'Hexagone et un autre dans la Botte, comme les comédiennes Valérie Bruni-Tedeschi ou encore Carole Bouquet. 

Europe et Aquarius 

Mais il faudra bien davantage que quelques caractères pour apaiser le "ciel obscurci" décrit dans cette tribune. A vrai dire, le passif tient moins aux deux populations qu'à la méfiance mutuelle entre les deux gouvernements. L'exécutif du libéral Emmanuel Macron et le gouvernement italien dominé par Matteo Salvini, vice-président du Conseil et ministre de l'Intérieur, venu de la droite dure, s'opposent tout d'abord autour de leur vision des institutions européennes.

La question des migrants a aussi enflammé les échanges au début de l'été dernier. Ainsi, le 12 juin, alors que l'Aquarius, navire secourant les migrants en péril dans les eaux méditerranéennes, se voyait refuser l'accès aux ports italien, le chef de l'Etat français s'indignait: "Il y a une forme de cynisme et d'irresponsabilité du gouvernement italien face à cette situation humanitaire dramatique". Quelques jours tard, il surenchérissait sur ses propres propos, désignant "la lèpre qui monte", "le nationalisme qui renaît, la frontière fermée que certains proposent". Ne se trompant pas sur le destinataire du message, Matteo Salvini réagissait aussitôt: "Si Macron cessait d’insulter et pratiquait concrètement la générosité qui emplit sa bouche, en accueillant les milliers d’immigrants que l’Italie a accueillis ces dernières années, ce serait mieux pour tout le monde". Si la France a fini par accueillir quelques uns des passagers de l'Aquarius, la discorde reste latente. 

Gilets jaunes, gilets gialli

Un volet plus directement politique a depuis redoublé l'animosité entre les deux Etats. En février dernier, le ministre du Travail italien, et lui aussi vice-président du Conseil, émargeant pour sa part au Mouvement Cinq Etoiles, Luigi Di Maio, rencontrait en France des représentants des gilets jaunes.

"Cette nouvelle provocation n'est pas acceptable entre pays voisins et partenaires au sein de l'Union européenne", lâchait alors le porte-parole du ministère des Affaires étrangères français.

L'affaire était allée plus loin encore, Paris rappelant quelques temps son ambassadeur à Rome, une procédure inédite depuis la déclaration de guerre de l'Italie de Mussolini à la France. Peu après, Emmanuel Macron accordait une interview à la télévision publique italienne, la RAI, y déclarant notamment: "Il y a des gens qui défendent le nationalisme, je les combattrai avec force, car ils nous feraient reculer". 

Ce jeudi, les cinq siècles de la mort de Léonard de Vinci sont l'occasion de mettre en scène le rabibochage. Le programme des deux chefs d'Etat est le suivant: Emmanuel Macron et Sergio Mattarella sont arrivés sur les coups de 11h30 au château d'Amboise, dans la chapelle duquel reposent les os présumés de l'artiste et inventeur. A partir de midi, ils doivent déjeuner au Clos-Lucé, qui jouxte le château d'Amboise et où a résidé le peintre et ingénieur. A 16h, ils doivent encore se retrouver au château de Chambord, où un escalier à double révolution conserve lui aussi le souvenir de Léonard de Vinci. 

Mettre de l'eau dans son Vinci 

Les exécutifs italien et français seraient donc réconciliés par le défunt endossant un rôle d'entremetteur. Sauf que Léonard de Vinci nourrit lui-même la controverse. Conformément à un accord passé en 2017 par un précédent cabinet, des musées italiens sont en effet censés prêter au Louvre des toiles du maître pour une exposition en son honneur en octobre prochain. Mais, en novembre 2018, la secrétaire d'Etat à la Culture, Lucia Borgonzoni, intervenait: "Les Français ne peuvent pas tout avoir. Ces tableaux nous appartiennent."

Les dirigeants italiens actuels se sentent en fait lésés par l'échange. Matteo Salvini choisissait même d'évoquer le sujet sur le mode humoristique le 13 mars dernier: "J'annonce que nous sommes en train de travailler avec l'ambassadeur français pour reprendre la Joconde". Une Joconde toutefois légalement détenue par la France, car dûment achetée par François Ier à son auteur.

Si la polémique traîne depuis des mois, elle semble sur le point de trouver sa résolution: selon Europe 1 ce mercredi, l'Italie va bien prêter au Louvre les pièces prévues, tandis que la France lui prêtera des œuvres de Raphaël. Un règlement en bonne intelligence qui annonce peut-être le retour d'une meilleure humeur. 

Robin Verner