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De Pierre le Grand à Nicolas Sarkozy: les hauts et les bas des relations franco-russes

Vladimir Poutine et Jacques Chirac

Vladimir Poutine et Jacques Chirac - OLIVIER LABAN-MATTEI / AFP

Emmanuel Macron passe la fin de semaine à Saint-Pétersbourg et a rencontré ce jeudi le président de la Fédération de Russie. Les visites que se sont mutuellement rendus les chefs des Etats français et russe depuis trois siècles ont dessiné un paradoxe: à l'éloignement géographique, au fossé politique, on a opposé une proximité diplomatique. Mais les tensions ont rattrapé les deux pays ces dernières années.

Il y a un an, Emmanuel Macron recevait Vladimir Poutine au château de Versailles. Ce jeudi, c'est lui qui est l'invité au moment de visiter le palais Constantin, près de Saint-Pétersbourg, en compagnie de son épouse et du président russe. Le séjour pétersbourgeois du Français se prolongera ce vendredi. 

Il ne faut toutefois pas s'arrêter ici au cadre, aussi impressionnant soit-il, car le déplacement d'Emmanuel Macron en Russie s'insère dans un tableau parcouru de tensions, du dossier syrien à la crise ukrainienne, en passant par la nébuleuse affaire de l'agent-double russe Sergueï Skripal au Royaume-Uni. Mais, depuis leurs débuts il y a trois siècles, les relations franco-russes ont une histoire intense. De la virée de Pierre le Grand sur les terres de Louis XV à la déroute de Nicolas Sarkozy après un entretien avec Vladimir Poutine, plusieurs rencontres ont marqué l'histoire de deux pays situés de part et d'autre de l'Europe mais curieux l'un de l'autre. 

Pierre le Grand fait le premier pas

Le premier pas vient de Russie et jette les bases d'un lien fait de fascination et de contraste. Après un faux-départ en 1697, date à laquelle Louis XIV, dont les amis à l'étranger n'étaient pas ceux de la Russie, avait repoussé l'idée d'une venue en France du Tsar, celui-ci pose le pied, avec les 61 personnes de sa suite, sur les quais de Dunkerque le 21 avril 1717. Piotr Alekseïevitch Romanov, retenu par la postérité sous son surnom de Pierre le Grand, règne alors depuis 28 ans sur son empire. Pour lui, il s'agit de voir enfin de ses yeux le prestigieux et déjà vieux royaume de France, de découvrir ces demeures royales qu'on lui a vantées sur tous les tons, alors que son palais de Peterhof n'est qu'en construction. Côté français, la donne internationale ayant changé, on veut s'en faire un allié pour contrebalancer la puissance des Habsbourg autrichiens au centre de l'Europe. 

A Dunkerque, Amiens, Beauvais, on rend à Pierre les honneurs dus à son rang, on fait tonner le canon, mais pressé d'arriver à Paris, où il passera 43 jours sur les deux mois de sa visite, le monarque esquive les réceptions. Sa vie parisienne et versaillaise laisseront en revanche des souvenirs hauts en couleurs. Pourtant tout n'est pas à son goût. "Paris pue", aurait-il dit, comme le rapporte ici l'universitaire Michel Mervaud, qui évoque par ailleurs de supposées beuveries du Tsar de toutes les Russies avec le duc d'Orléans, alors Régent du royaume du fait du jeune âge de Louis XV. A l'inverse, il est séduit par les fontaines et les jardins de Versailles qu'il préfère au château. Il est impressionné par les manufactures françaises dont il transportera le modèle chez lui. 

Le caractère bourru de Pierre le Grand tranche avec les usages prisés par la dynastie des Bourbons, héritière des Capétiens administrant la France depuis déjà plus de six cents ans, et s'imprime dans l'esprit des mémorialistes qui assistent à la visite. Saint-Simon écrit ainsi que Pierre le Grand a demandé à être reçu par madame de Maintenon, veuve de Louis XIV et retirée depuis quelques années dans ses appartements. Le jour du rendez-vous, la vieille femme est couchée dans son lit, et, rapporte l'écrivain, Pierre écarte sans cérémonie les rideaux autour de celui-ci, la contemple un moment sans rien dire puis quitte les lieux. Il pousse même le vice jusqu'à installer des prostituées dans les anciens quartiers de madame de Maintenon, connue pour sa pruderie. 

Cette visite est aussi un contraste entre deux souverains. En 1717, Pierre le Grand a 35 ans, Louis XV... sept ans. Mais la nécessité diplomatique veut que les deux personnages se rencontrent tout de même. Ce jour-là, Pierre le Grand s'écarte de la feuille de route et soulève l'enfant pour l'embrasser à plusieurs reprises, comme le retrace en 1896 le comte d'Haussonville. Plus tard, il voudra même lui faire épouser sa fille mais le mariage ne se fera pas et le roi de France épousera une princesse polonaise, source de dissensions futures avec la Russie. 

Napoléon et Alexandre

Depuis 1805, Napoléon et le Tsar Alexandre Ier se font la guerre. Et à l'hiver 1807, le Russe se retrouve à découvert: ses alliés autrichiens sont hors-jeu depuis décembre 1805, ses alliés prussiens ont passé un très mauvais quart d'heure à l'automne 1806. Même si elles ont déjà payé pour voir la puissance du rouleau-compresseur français, les troupes russes y passent aussi: à Eylau, en février 1807, puis à Friedland, à la mi-juin. 

Résultat: les Russes doivent bien s'asseoir à la même table que les Français pour mettre fin à un massacre dans lequel ils ne risquent plus de gagner grand-chose. A la fin du mois de juin, on convient de se rencontrer au milieu du Niémen, le fleuve qui arrose la Russie, la Lithuanie et la Bielorussie actuelles. On est censé construire deux grandes barques flottantes pour faire ses affaires sur l'eau. Pour y parvenir, Napoléon fait s'activer 150 charpentiers. Lors de cette entrevue, connue comme le traité de Tilsit, la Prusse est dépecée, la France reçoit l'assurance que l'empire russe fermera à l'avenir ses portes et ses ports aux marchandises anglaises. 

Mais l'histoire a retenu une image davantage que ces clauses. En arrivant sur les lieux, avant de discuter, Napoléon et Alexandre s'embrassent de manière théâtrale. Cette découverte mutuelle est chaleureuse car le Tsar n'est, alors, pas tout à fait hostile à une part de l'héritage révolutionnaire français. Mais l'idylle atteindra ses limites au bout de cinq ans et Napoléon s'enfoncera, à ses frais, dans les steppes russes en 1812. 

Paris fait la fête à Nicolas II 

Russes et français sont alliés depuis deux ans lorsque le couple impérial moscovite, composé de Nicolas II et sa femme Alexandra, arrive en vue de Cherbourg le 5 octobre 1896. On a mis les moyens pour les recevoir, comme le rappelle ici France TV Info: une revue navale est donnée en leur honneur dans le port normand. Le lendemain, ils débarquent à Paris, descendent les Champs-Elysées, sont les vedettes d'un dîner fastueux puis passent la soirée à l'Opéra Garnier.

Mais c'est le 7 octobre que le spectacle bat son plein. On a cassé les prix des trains vers Paris de 40% ce jour-là permettant à 930.000 provinciaux de grossir le public tandis que Nicolas II pose la première pierre du pont Alexandre III, baptisé en l'honneur de son père, grand artisan du rapprochement franco-russe au détriment de l'Allemagne. Le pont est inauguré à l'exposition universelle de 1900. 

Si l'ouvrage enjambe toujours la Seine, l'entente des Français et des Russes ne survivra pas dix-sept ans plus tard à la révolution d'Octobre puis au traité de paix séparé entre les Bolcheviks et les Allemands. 

De Gaulle et le "communiste habillé en dictateur" Staline 

Peu importe la couleur politique, Français et Russes ne peuvent pas vivre très longtemps fâchés à l'époque. En 1935, onze après la reconnaissance de l'URSS par la République française, est signé un traité d'assistance mutuelle en cas de nouveau conflit avec l'Allemagne. Quatre ans plus tard, le pacte germano-soviétique brise définitivement cet accord, avant que l'invasion de l'Union soviétique n'unisse mécaniquement cette dernière à la France libre de De Gaulle. 

Alors que la seconde guerre mondiale touche à sa fin, De Gaulle, naturellement anticommuniste mais déjà désireux d'installer une distance entre la France et les Etats-Unis, décide de faire le voyage au pays du socialisme. Il atterrit à Bakou à la fin du mois de novembre 1944 puis prend le train pour Moscou. En chemin, il demande qu'on arrête quelques heures la délégation à Stalingrad pour méditer sur les ruines des combats atroces qui ont démoli la cité industrielle. Le 2 décembre, De Gaulle et les siens peuvent commencer à discuter avec Staline. Il est question de conclure un traité franco-soviétique. Après plusieurs jours de discussions houleuses, le général et Joseph Staline semblent contents l'un de l'autre. Selon cet article publié par la revue de la Fondation Charles de Gaulle, Staline lance: "J’aime avoir affaire à quelqu’un qui sache ce qu’il veut, même s’il n’entre pas dans mes vues". 

Dans ses Mémoires de guerre, De Gaulle livrera après l'épreuve un portrait balançant entre admiration et hostilité à l'égard de son interlocuteur de l'époque:

"Pendant les quelque quinze heures que durèrent, au total, mes entretiens avec Staline, j'aperçus sa politique, grandiose et dissimulée. Communiste habillé en maréchal, dictateur tapi dans sa ruse, conquérant à l'air bonhomme, il s'appliquait à donner le change. Mais si âpre était sa passion qu'elle transparaissait souvent, non sans une sorte de charme ténébreux."

Jacques Chirac le "russisant" 

Le jeune Jacques Chirac, entre ses 15 et 20 ans, tâche d'apprendre le sanskrit auprès d'un érudit, qui a émigré de Russie après la révolution. Son professeur constatant que son élève ne maîtrisera jamais cette langue le met au russe. Avec quelque succès, semble-t-il, car Jacques Chirac traduit plus tard le livre de Pouchkine, Eugène Onéguine. Dont personne ne voudra parmi les maisons d'édition. 

Mais Jacques Chirac parlait-il vraiment russe? Alors que le président de la République n'a jamais démontré ses talents linguistiques dans ce domaine en public, Libération remarque malicieusement en 2008 que durant la cérémonie visant à lui remettre le prix d'Etat de la Russie dans la catégorie humanitaire Jacques Chirac ne saisit pas l'occasion de faire briller son russe. Jacques Chirac répond alors qu'il ne souhaite pas "étaler" ses connaissances. 

En-dehors de l'anecdote, cette remise de prix répondait à l'obtention de la grand-croix de la Légion d'honneur par Vladimir Poutine à l'Elysée en 2006. En 2004, déjà, un geste du président russe avait souligné la qualité des relations bilatérales: Jacques Chirac avait été invité dans la demeure personnelle de son homologue à Novo Ogarevo. 

Le numéro d'intimidation de Poutine face à Sarkozy 

Un Nicolas Sarkozy désorienté, hésitant dans le verbe, poussif dans son entrée en matière. C'est l'image que le chef d'Etat élu quelques semaines plus tôt présente en juin 2007 pour son premier G20, organisé en Allemagne, face aux journalistes. La scène est si curieuse qu'à l'époque, de nombreux observateurs se demandent à voix haute si le président français, qui affirme ne pas boire, n'avait pas, tout de même, arrosé son entretien avec Vladimir Poutine. 

La clé de l'énigme n'est exhumée qu'en décembre 2016 avec le témoignage du journaliste Nicolas Hénin, interviewé dans le documentaire Le mystère Poutine. Face à Vladimir Poutine, en ce mois de juin suivant son élection, Nicolas Sarkozy part bille en tête sur des pentes délicates: la Tchétchénie, l'assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa. Il s'attire alors cette réponse cinglante: "Tu continues sur ce ton et je t'écrase."

Si la réplique étonne dans ce panorama de trois cents ans, elle illustre les tensions qui sont la marque des relations franco-russes ces dernières années. Avant un prochain rabibochage? 

Robin Verner