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Attentats en Espagne: Daesh réaffirme sa capacité à frapper malgré des revers militaires

Des passants évacuant les lieux de l'attaque de Barcelone sous l'oeil de la police, le 17 août 2017.

Des passants évacuant les lieux de l'attaque de Barcelone sous l'oeil de la police, le 17 août 2017. - Josep LAGO / AFP

L'attentat de Barcelone, revendiqué par Daesh, montre que l'organisation terroriste conserve la capacité de mener des actions violentes en dehors des zones de combat, malgré les revers militaires qu'elle subit en Irak et en Syrie.

Treize ans après les attentats de Madrid, qui avaient fait 191 morts et 900 blessés, l'Espagne a de nouveau été frappée par le terrorisme islamiste. Deux attaques ont eu lieu à Barcelone et Cambrils à quelques heures d'intervalle jeudi, faisant au moins 13 victimes et plus d'une centaine de blessés.

Deux attaques, plusieurs terroristes

La première, perpétrée à l'aide d'un fourgon qui a foncé sur la foule, a été très vite revendiquée par Daesh, via son agence de propagande. La seconde, menée avec une voiture bélier, n'a pas été revendiquée pour le moment. Les cinq passagers de la voiture ont été abattus par la police, tandis que trois suspects ont été interpellés, soupçonnés d'être liés à l'attentat de Barcelone. Les autorités ont confirmé ce vendredi qu'elles voyaient un lien entre les deux événements.

Avec la revendication de l'attaque de Barcelone, Daesh montre sa capacité à mener des actions violentes en dehors des zones de combat, alors qu'elle subit sur le terrain des revers militaires symboliques. A l'issue de neuf mois de combats d'une rare violence, son fief irakien de Mossoul a été repris par les forces gouvernementales. Elle est désormais menacée dans son bastion syrien autoproclamé de Raqqa.

Une revendication rapide

Pour Michaël Prazan, auteur d'Une histoire du terrorisme, interrogé sur notre antenne, la revendication, publiée seulement quelques heure après l'attentat par Daesh, donne des indices sur le profil des terroristes impliqués.

"Dans les revendications de Daesh, chaque mot compte. Qu’ils désignent les auteurs de l’attentat comme des 'soldats' montre que l’attentat a très certainement été préparé, organisé ou tout au moins voulu par l’Etat islamique en haut lieu et que les personnes qui ont commis l’attentat étaient eux-mêmes, avant d’être en Espagne, sur un théâtre de guerre", suppose-t-il.

Comme à Nice, Berlin, Londres et Stockholm, à Barcelone c’est une fois encore le même mode opératoire qui a été utilisé: un véhicule lancé contre la foule, une technique imparable et peu sophistiquée, théorisée en 2010 par Al-Qaïda, puis reprise par Daesh. Ce genre d'attentats, parfois mené par des terroristes n'ayant pas combattu en Irak ou en Syrie, montre la propension de Daesh à infiltrer les réseaux jihadistes nationaux. Et ces différents éléments compliquent le travail de l'antiterrorisme, comme le souligne Gilles Sacaze, ancien cadre du service "action" de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure).

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Détruire ses "bases arrières" ne suffit pas, il faut "s'attaquer à l'idéologie"

"Lorsqu’on a affaire à des réseaux structurés, organisés de façon pyramidale, on est à l’aise car ça correspond à notre modèle de pensée et on arrive à investiguer assez facilement dessus. Le problème qu’on a avec le terrorisme islamiste, c’est que tous les modes opératoires sont possibles, alors il faut qu’on arrête d’être surpris à chaque fois. On peut avoir des actions relativement construites, mais on en a de moins en moins", fait-il valoir, précisément grâce de la pression militaire exercée sur Daesh.

"Ils sont en difficulté car il faut avoir une base arrière pour organiser des opérations sophistiquées. Aujourd’hui on a affaire à des gens relativement isolés en terme de capacité opérationnelle, mais qui s’inscrivent tous dans une logique forte et idéologique", poursuit-il, sur BFMTV.

"Il faut se réjouir qu’ils ne puissent pas mettre en place des modes opératoires sophistiquées, ça c’est le travail de destruction qu’on a mené sur leurs bases arrières, c’est important de le mener. Mais quand on a fait ça, le travail est fait aux deux tiers, il reste après à s’attaquer plus fortement à l’idéologie", conclut Gilles Sacaze.

Daesh envoie des fonds à ses militants

Le 11 août, un rapport publié par des experts de l'ONU alertait sur la capacité de Daesh à frapper malgré les défaites militaires. Daesh "est toujours capable d'envoyer des fonds à ses militants hors de la zone de conflit" moyen-orientale, soulignait en particulier le texte, destiné au Conseil de sécurité. Le rapport de 24 pages insistait aussi sur le fait que le réseau terroriste "continue de motiver et de rendre possible des attaques" hors du Moyen-Orient. Comme en Europe, qui demeure une "région prioritaire" pour des attaques par des individus soutenant l'idéologie du groupe.

Depuis octobre 2014, l'Espagne est impliquée dans la lutte contre l'organisation terroriste sur le terrain militaire, en Syrie et en Irak. Elle apporte notamment une aide financière et logistique à la coalition internationale, et se savait concernée par les risques d'attaques, comme ses voisins européens.

200 Espagnols enrôlés

Outre les attentats menés par des individus isolés, de nombreux pays craignent de voir revenir sur leur territoire les "revenants" enrôlés en Syrie et en Irak. Un rapport publié le 31 juillet précise d'ailleurs que 5.000 Européens gonflent actuellement les rangs de Daesh, dont des Espagnols.

"Il y a près de 200 résidents espagnols qui combattent aujourd’hui dans les rangs de l’Etat islamique. C’est le 8ème pays européen en nombre de jihadistes. C’est un pays qui n’a jamais été préservé et qui sait être visé par la propagande des jihadistes espagnols présents sur le théâtre des opérations", explique sur BFMTV Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse sur le terrorisme et enseignant à Sciences Po Strasbourg.

La structure de commandement résiste

Dans le rapport de l'ONU, une autre raison est mise en avant pour expliquer les capacités de résistance de Daesh: "sa structure de commandement n'a pas été complètement cassée", et sur le terrain, Daesh reste une menace militaire "significative". Plusieurs experts estiment enfin que l'organisation terroriste reste en embuscade dans la zone irako-syrienne, et qu'elle pourrait ressurgir plus forte, comme cela s'est déjà produit par le passé.

Interrogé par l'AFP à la sortie du rapport de l'ONU, Ould Mohamedou, auteur du livre A theory of ISIS, consacré à l'évolution de Daesh, estimait que comme en Irak en 2007, après la disparition de l'Etat islamique en Irak (EII), l'organisation "rebondira ailleurs et surtout sous de nouveaux habits" en cas de défaite en Syrie.

Charlie Vandekerkhove