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Nemtsov tué: "Il y a une culture de la violence parmi les élites russes"

Vladimir Poutine et le ministre de l'Intérieur russe, Vladimir Kolokoltsev, le 21 mars dernier.

Vladimir Poutine et le ministre de l'Intérieur russe, Vladimir Kolokoltsev, le 21 mars dernier. - Mikhail Klimentyev - Ria Novosti - AFP

Dominique Colas, professeur-chercheur à Sciences Po, estime peu probable la tenue d'une enquête indépendante en Russie sur la mort de Boris Nemtsov, opposant politique à Vladimir Poutine. Interview.

Le sang a déjà disparu des dalles de béton sur le pont Moskvoretsky, à quelques pas du Kremlin, où Boris Nemtsov a été assassiné de quatre balles dans le dos vendredi soir. L'opposant politique de Vladimir Poutine, peu connu sur la scène internationale, s'apprêtait à sortir, selon son entourage, un rapport explosif sur les liens entre l'armée russe et les rebelles séparatistes en Ukraine. Il n'en aura pas eu le temps.

Samedi, le président Vladimir Poutine s'est engagé à tout faire pour châtier les assassins. Mais, comme le rappelle Dominique Colas, interrogé par BFMTV.com, l'organisation politique et judiciaire actuelle en Russie laisse peu de place à la possibilité d'une véritable enquête indépendante sur cet assassinat, et sur l'identité des commanditaires du meurtre. Entretien.

Vladimir Poutine a chargé le FSB, le Comité d’enquête national et le ministère de l’Intérieur de mener l’enquête. Qui sont ces organismes?

Le FSB est le successeur du KGB, dont est issu Vladimir Poutine. Il compte environ 500.000 membres, ce sont les services du renseignement russe, qui s'occupent également du crime organisé. Quant au Comité d’enquête national, c’est un organisme qui dépend directement du chef de l’Etat, Vladimir Poutine, et qui comprend environ 25.000 personnes, chargées de mener des enquêtes criminelles. Il s’apparente à la police judiciaire française. Enfin, le ministre de l’Intérieur est un homme qui a fait carrière dans la police avant d’occuper son poste. Ce n'est pas un élu, mais il a fait ses études avec Poutine. Ils se connaissent personnellement.

Les trois services chargés de l’enquête sont donc très proches de Poutine…

Oui, et vu l’organisation politique et judiciaire de la Russie, il me semble très peu probable qu’il y ait une enquête indépendante sur la mort de Nemtsov. L’extraordinaire concentration du pouvoir dans les mains du président Poutine et de ceux qui l’entourent se retrouve dans tous les domaines en Russie: militaire, diplomatique, politique, mais aussi judiciaire. Il n’y a pas d’opposition puissante qui permette une indépendance et un contrôle des institutions. Le Parlement par exemple est occupé en majorité par le parti Russie Unie, qui a été créé par Poutine et est à son service. On ne peut pas imaginer par exemple une commission d'enquête parlementaire sur l'assassinat de Nemtsov. De même, il n’y a pas de pouvoir d’enquête policière et judiciaire indépendante.

Pourquoi une telle opacité?

En Russie, 70% des mille dirigeants les plus importants sont d’anciens agents du KGB. On peut faire une carrière politique tout à fait honorable après le Renseignement, mais lorsque le recrutement principal des élites se fait dans ce milieu, cela devient problématique. Cela explique qu’il y ait parmi la classe dirigeante russe une culture du secret, et une culture sinon de pratique du moins de la tolérance de la brutalité et de la violence, notamment avec les ennemis politiques. L'esprit de la guerre froide n'est pas mort.

Quelles sont les premières pistes des enquêteurs?

Le Comité a avancé plusieurs pistes pour le moment: des extrémistes islamistes voulant se venger de Nemtsov pour son soutien à Charlie Hebdo, des radicaux d’Ukraine, des personnes en lien avec les anciennes activités commerciales de Nemtsov, voire même un meurtre commandité par l’opposition, qui aurait cherché une victime sacrificielle pour déstabiliser le système politique russe et faire accuser Poutine! On nage en plein complot. On ne peut pas exclure toutefois qu’il s’agisse d’ultra-nationalistes qui auraient voulu se venger de Nemtsov et de son soutien à Maïdan. Dimanche dernier, au lieu du cortège d'hommage à Boris Nemtsov, il y aurait dû y avoir une manifestation qu'il avait organisée, pour dénoncer l'aide russe aux séparatistes en Ukraine. Cette revendication déplaisait fortement aux nationalistes, et il y a parmi eux des éléments extrêmement violents et haineux.