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Crise Téhéran/Washington: quelle est la capacité de riposte de l'armée iranienne?

Un drapeau iranien - Image d'illustration

Un drapeau iranien - Image d'illustration - Behrouz Mehri-AFP

Partagées entre l'armée régulière et le Corps des Gardiens de la révolution islamique, les forces iraniennes s'appuient essentiellement sur leurs réserves d'infanterie, mais aussi sur leurs capacités balistiques. La maîtrise de leur vaste territoire représente un atout majeur, malgré l'évidente supériorité de l'armée américaine.

Devant l'accroissement vertigineux des tensions diplomatiques entre les États-Unis et l'Iran, les experts du sujet se mettent au diapason sur un point: une guerre conventionnelle entre les deux pays est quasiment inenvisageable. À savoir, un affrontement au sol entre troupes adverses, comme cela a pu notamment être le cas en Irak après l'invasion américaine de 2003. 

D'une superficie équivalente à trois fois celle de la France métropolitaine, presque quatre fois celle de l'Irak, abritant une population de plus 80 millions d'âmes, l'Iran bénéficie d'atouts structurels sans commune mesure avec ceux de ses voisins. D'autant plus que sa topographie, à la fois désertique et montagneuse, rend très difficile le déploiement d'opérations au sol. Le sanglant conflit qui s'est joué de 1980 à 1988 avec son voisin irakien a pu en témoigner. 

Plus de 500.000 hommes

Depuis cette guerre, qui selon les estimations a engendré entre 680.000 et 1,2 million de morts, le territoire iranien n'a pas subi d'invasion étrangère sur son sol. Ce fut la dernière occasion pour le régime islamique de recourir à la pleine puissance de son armée. Ou plutôt de ses deux armées, puisque Téhéran a cette spécificité, de pouvoir compter à la fois sur son armée régulière et sur le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), autrement dit les Pasdarans.

Selon l'Institut international d'études stratégiques, think tank britannique qui fait autorité en la matière, l'armée régulière iranienne compte environ 350.000 hommes en service actif. Le CGRI, lui, s'appuie au bas mot sur 150.000 troupes, auxquelles s'ajoutent les 20.000 de la marine des Pasdarans.

Quant à la force al-Qods, que dirigeait le général Qassem Soleimani avant d'être éliminé le 3 janvier par un drone américain, il s'agit d'une unité d'élite du CGRI qui se charge du renseignement et des opérations extérieures. Contingent d'environ 5000 hommes, elle est censée répondre directement au Guide suprême de la République islamique d'Iran, Ali Khamenei. 

Voilà donc pour les troupes classiques, auxquelles il faut ajouter les Bassidjis, dite "force de mobilisation de la résistance". Une milice paramilitaire fondée dès 1979 (date d'installation du régime), dont les recrues civiles servent comme combattants, chauffeurs ou cuisiniers. 

"Toute une gamme d'équipements"

Sur le papier, l'Iran n'a donc pas de quoi rivaliser avec le mastodonte américain. "La situation n'est absolument pas comparable à l'invasion de l'Irak en 2003", maintient toutefois David Rigoulet-Roze, chercheur à l'Institut français d'analyse stratégique (IFAS) et associé à l'IRIS, contacté par BFMTV.com.

"Pour les Américains, il ne saurait être question d'une invasion de l'Iran. Ce n'est pas 150.000 hommes qu'il faudrait mobiliser, mais plusieurs millions. L'Iran est un pays immense, tout comme l'est la fierté nationale iranienne. Par ailleurs les Pasdarans disposent de toute une gamme d'équipements susceptibles de causer des dégâts très importants aux Américains et à leurs alliés. Notamment l'arme balistique", poursuit le rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques

Détenteur d'un arsenal essentiellement de courte et de moyenne portées, le régime de Téhéran peut frapper des cibles se situant à plus de 2000 kilomètres de distance. C'est là que réside sa plus grande force: il dispose d'un rayon d'action qui englobe à la fois Israël, l'Egypte et l'Arabie Saoudite. 

Le royaume wahhabite, allié traditionnel des États-Unis et rival héréditaire de l'Iran, a d'ailleurs fait l'objet de plusieurs frappes spectaculaires en septembre dernier sur les installations de traitement de pétrole du géant Saudi Aramco. Téhéran a démenti toute implication dans ces raids et l'ONU, dans un rapport semestriel datant de décembre, n'a pas été en mesure de démontrer l'inverse. Ce que l'on sait néanmoins, c'est qu'une partie des frappes étaient le fait de missiles de croisière. 

Quant aux missiles intercontinentaux (longue portée), l'arsenal iranien est plus restreint. Israël domine toujours la région de ce point de vue. Le véritable enjeu est de savoir si, à terme, Téhéran sera en mesure de faire de ses ogives des vecteurs à tête nucléaire. Ce fut d'ailleurs l'objet du courroux de la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne qui, début décembre, ont accusé l'Iran de développer des missiles balistiques à capacité nucléaire - activité que l'accord de 2015 n'interdit pas, mais qui contrevient à une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU. 

Une force navale redoutable

Le dédoublement du dispositif militaire iranien - armée régulière et Pasdarans - se traduit par un surinvestissement du régime dans les moyens du CGRI. D'où la méfiance historique du corps régulier vis-à-vis des Pasdarans, sorte d'armée idéologique placée sous l'autorité du régime islamique. En cas de conflit asymétrique, qui se déroulerait sur d'autres théâtres que le sol iranien, celle-ci se trouverait en première ligne.

"Leur force navale leur permet par ailleurs d'organiser une stratégie de harcèlement dans le détroit d'Ormuz, voire davantage", complète David Rigoulet-Roze

Cette force navale, en plus du minage des eaux du détroit qui peut affecter des navires battant pavillon étranger, inclut des vedettes très rapides et des nageurs de combat. Un dispositif qui permet aux Pasdarans d'adopter leur stratégie dite "du faible au fort", à laquelle s'ajoute la dissuasion des missiles balistiques déployés le long du littoral iranien. 

L'arsenal du régime des ayatollahs comprend également des drones, utilisés depuis 2016 contre Daech en Irak. En juin 2019, c'est un drone américain que Téhéran avait abattu, déclarant qu'il avait violé l'espace aérien iranien en survolant le détroit d'Ormuz, point de passage crucial pour l’approvisionnement mondial en pétrole.

Forces extérieures

À l'extérieur de ses frontières enfin, l'Iran s'appuie donc sur la force al-Qods, chargée entre autres de former et d'apporter un soutien logistique à ce qu'on appelle les forces "proxys". 

Ces proxys, ce sont essentiellement les milices chiites pro-iraniennes en Irak et en Syrie (proches du régime de Bachar al-Assad), les milices chiites pakistanaises et afghanes, le Hezbollah au Liban et, de façon plus récente, les rebelles houthis au Yemen. En Irak, les milices sont chapeautées par les Hachd al-Chaabi et revendiquent entre 60.000 et 140.000 hommes dans leurs effectifs. 

Reste les capacités cybernétiques de l'Iran. Depuis la cyber-attaque américano-israélienne Stuxnet de 2010, Téhéran a largement développé ses capacités de sécurité informatique. Moins puissantes que celles de la Chine ou de la Russie, les capacités iraniennes sont toutefois comparables à celles de la Corée du Nord. 

Le CGRI posséderait son propre cyber-commandement, qui mise avant tout sur l'espionnage industriel et militaire. En 2019, Microsoft avait déclaré qu'un groupe de hackers, surnommé Phosphorus et soupçonné d'être lié à la République islamique, avait ciblé différents acteurs de la campagne présidentielle américaine. Il avait également tenté de s'introduire dans les messageries de représentants du gouvernement américain et de journalistes.

Fierté nationale

L'élément le plus essentiel, néanmoins, est sans aucun doute le profond sentiment de fierté nationale que nourrissent les Iraniens. C'est ce qui explique pourquoi la mort de Qassem Soleimani, malgré l'impopularité croissante du régime islamique, a suscité tant d'émoi à travers le pays. C'est ce qui explique, aussi, la capacité du régime à survivre une guerre aussi terrible que celle qui l'a opposé il y a 30 ans à l'Irak sur-militarisé de Saddam Hussein. 

"Le peuple iranien s'inscrit dans une profondeur historique, de sanctuarisation de son territoire, fondée sur la mémoire collective des invasions successives qui n'ont jamais réussi à le faire disparaître", explique David Rigoulet-Roze, d'après qui "cette stratégie de sanctuarisation peut avoir aujourd'hui une traduction en termes de dissuasion nucléaire".

En clair, détenir la bombe atomique peut apparaître comme une finalité stratégique déterminante. "Ils se disent que c'est le dernier moyen de sanctuariser leur territoire", résume le géopolitologue. Dimanche, Téhéran a d'ailleurs annoncé qu'il n'y avait désormais "plus aucun obstacle entravant le programme nucléaire de la République islamique d'Iran sur le plan opérationnel". Ce à quoi Donald Trump a répondu ce lundi sur Twitter: "L'Iran n'aura jamais d'arme nucléaire!".

Jules Pecnard