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Attaque de sites pétroliers en Arabie saoudite: quatre points pour comprendre la crise

Une photo satellite montre de la fumée s'élevant au dessus des sites pétrolifères visés.

Une photo satellite montre de la fumée s'élevant au dessus des sites pétrolifères visés. - AFP PHOTO / PLANET LABS INC. / HO

Ce samedi, deux sites pétroliers saoudiens ont été visés, et ravagés, par une attaque que les Etats-Unis n'ont pas hésité à attribuer à l'Iran malgré les dénégations de celui-ci. Retour en quatre points sur les zones d'ombre d'une affaire qui menace les relations internationales.

Vue de Paris, cette crise se déroule aux confins du monde. Elle est cependant l'une des plus grandes ombres actuellement projetées sur les relations internationales dans une région marquée depuis cinq ans par un conflit extrêmement sanglant: la guerre du Yémen. Les combats y opposent les rebelles houthis, soutenus par l'Iran, qui tiennent une bonne partie du pays, à une coalition dominée par le voisin saoudien qui rêve de les déloger mais qui, en 60 mois de bombardements, n'est parvenue qu'à faire des milliers de morts et à plonger 12 millions de Yéménites dans les affres de la faim. C'est dans ce contexte que deux sites pétroliers saoudiens de premier plan ont subi une attaque sans précédent samedi. 

Que s'est-il passé? 

Les deux sites visés samedi, appartenant au géant du secteur Aramco, étaient le champ pétrolifère de Khurais et l'usine d'Abqaïq. Ramenée à quelques chiffres, l'offensive a porté des coups d'une rare violence à l'économie de la puissante monarchie et, par-delà, au marché mondial.

L'opération a fait reculer de 5% la production planétaire de pétrole. Elle a oblitéré la moitié de la livraison journalière de l'Arabie saoudite en or noir. Enfin, elle a occasionné une flambée des prix qui ont grimpé dans le monde de 10%. 

Mais connaître les faits implique de dire les moyens mobilisés pour l'attaque et de dévoiler l'identité de l'auteur. Or, sur ces deux points cruciaux qui enflamment toutes les chancelleries, on ne dispose d'aucune certitude mais seulement d'un faisceau d'hypothèses. 

Arabie saoudite, Etats-Unis, Iran: que disent les acteurs? 

  • Pour les alliés américano-saoudiens, l'affaire ne fait pas un pli: l'Iran a piloté l'opération. Dimanche, Donald Trump l'affirmait sans ambages sur Twitter. Les Etats-Unis, disait-il, étaient "fin prêts" à répondre aux demandes de leur partenaire saoudien. De son côté celui-ci, par la voix du ministère des Affaires étrangères mais aussi du colonel Turki al-Maliki, porte-parole de la coalition au Yémen, affirmait que les armes utilisées étaient "iraniennes". 

Il faut toutefois noter que le ton a déjà changé en provenance d'Amérique du Nord, comme l'a remarqué le New York Times. Lundi, face à la presse, le président américain s'est borné à dire qu'il "semblait" que l'attaque ait été commanditée par Téhéran, ajoutant immédiatement que la chose était "en cours de vérification" et qu'il s'agissait "d'éviter" la guerre. Et si les Etats-Unis ont l'intention "d'aider" l'Arabie saoudite, il n'est à ce stade pas question de "protéger" la contrée de la famille Saoud. The Atlantic a d'ailleurs noté que rien ne poussait Donald Trump à le faire car, bien que, les liens entre Riyad et Washington soient étroits, il n'existe pas de traité entraînant mécaniquement une intervention américaine en cas d'attaque contre l'Arabie saoudite. 

Cette dernière, pourvue de l'une des armées les plus puissantes du monde, maintient un discours belliqueux mais invite surtout, comme l'a relayé Le Monde, les enquêteurs internationaux, dépêchés par les pays de la région ainsi que par l'ONU, à visiter les installations atteintes pour se faire une idée. 

L'Iran, quant à lui, le promet. Ces accusations sont "insensées", "incompréhensibles", d'après les termes employés par l'un des cadres du ministère des Affaires étrangères. Hassan Rohani, président de la République islamique d'Iran, depuis une réunion au sommet lundi à Ankara aux côtés de Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, a jugé avec bienveillance l'événement, tout en l'attribuant à d'autres: "Le Yémen est la cible de bombardements quotidiens (...). Le peuple du Yémen a été obligé de répondre. Ils ne font que se défendre". 

Par "peuple du Yémen", il entendait parler d'une fraction de celui-ci: les rebelles houthis, appuyés par l'Iran et accusés par leurs adversaires de n'en être que les supplétifs. Ceux-ci ont d'ailleurs fièrement revendiqué l'action. L'organisation a déclaré qu'elle avait usé de dix drones pour frapper et a menacé de s'en prendre à nouveau aux installations saoudiennes. 

Comment l'attaque s'est-elle déroulée? 

S'étant désigné lui-même, le coupable semble tout trouvé. Ce ne serait d'ailleurs pas la première fois qu'il règle la mire sur l'Arabie saoudite dont il veut obtenir la fin des menées militaires au Yémen et la fin du blocus. Pourquoi, alors, ne pas croire les Houthis? 

C'est simple. Les experts internationaux, à commencer par les agents missionnés par Washington, ne les pensent pas capables d'opérer si loin de leurs bases. Abqaïq et Khuraïs se situent près du Golfe persique, soit à l'opposé du Yémen sur la péninsule. De plus, il a fallu aux armes employées parcourir des centaine de kilomètres, échapper à la défense anti-aérienne saoudienne, à ses tours de communication, comme le relève le New York Times. Une sophistication qui ne cadre pas avec les drones Samad 3, longtemps en usage chez les Houthis, décrits comme peu chers et à la faible portée par le quotidien new-yorkais qui s'est penché dans le détail sur la question. Les Quds-1 dont s'équipent désormais les rebelles sont de meilleure facture mais ne permettent pas de plus grandes ambitions en terme de distance. 

  • De surcroît, les modalités de l'attaque interrogent toujours. Et l'attaque de drones ne tient plus forcément la corde selon Foreign Policy qui ajoute encore deux scénarios possibles: une attaque de missiles (qui expliquerait mieux la précision des frappes) ou une combinaison de missiles et de drones. Les partisans yéménites ont encore compliqué l'équation en louant dans leur communiqué de revendication leur coopération avec "des personnes honorables au sein du royaume". 

L'expertise pourrait aider à s'élever au-dessus des professions de foi. Dès samedi, les Américains ont révélé au public les images satellites des structures endommagées, sur lesquelles on a compté 17 impacts. Leur conclusion était alors sans appel: les traces montraient selon eux que l'attaque provenait du nord ou du nord-ouest, donc de l'Iran ou de l'Irak. La mention de ce pays peut paraître surprenante mais les Américains sont persuadés qu'en mai dernier une attaque de drone voulue par Téhéran avait été pilotée depuis l'Irak. Le gouvernement irakien a cependant infirmé que le mal soit venu de son ciel cette fois-ci. 

De plus, se fondant sur de nouvelles images satellites recueillies dimanche, le New York Times a observé que les impacts se rencontraient plutôt sur les façades ouest des bâtiments composant le complexe, ce qui écarterait l'hypothèse iranienne ou irakienne. 

Les infrastructures impactées sur le site d'Abqaïq vues par satellite.
Les infrastructures impactées sur le site d'Abqaïq vues par satellite. © AFP PHOTO /US GOVERNMENT/HANDOUT

Que signifierait une attaque venue du sol iranien? 

Si l'idée d'un tir effectué depuis le sol iranien s'avérait la bonne, l'initiative apparaîtrait comme aussi explosive qu'inhabituelle. Jusqu'ici, en effet, la main de Téhéran a été soupçonnée d'agir par marionnette interposée, mais n'a jamais été prise dans le sac. Barbara Leaf, ex-ambassadrice américaine auprès des Emirats arabes unis et cadre du Washington Institute for Near East Policy, a estimé auprès de Foreign Policy: "Ce serait en-dehors de la norme de la 'zone grise' iranienne et de l'activité qu'on peut écarter".

New-York aurait pu offrir une occasion idéale de mettre les parties en présence et ce dès ce mardi: l'Assemblée générale de l'ONU. Seulement, lundi, les Iraniens ont dissipé ces aspirations. "Nous n'avons pas prévu cette rencontre, et je ne crois pas que ce genre de choses aura lieu à New York", a glissé un cadre du ministère des Affaires étrangères. 

Robin Verner